Forum de Thessalonique, Grèce
La musique arabe en France, un exemple du dialogue des cultures.

Fady MATAR
Présenté par Fady MATAR, le samedi 11 juin 2005, à Thessalonique, en Grèce, dans le cadre du forum qui a clôturé les travaux de Medimuses, un très grand projet sur les musiques traditionnelles de la Méditerranée, organisé sous la houlette de l'association grecque " En Chordais ", avec l'appui de la Commission Européenne et en partenariat avec plusieurs institutions musicales du bassin méditerranéen.
Les français s’intéressent à la musique arabe depuis très longtemps. Au 18ème siècle déjà , pour son expédition d’Egypte, Napoléon Bonaparte a embarqué à ses côtés, en sa qualité de musicien, Guillaume-André Villoteau qui a écrit, à la suite des recherches qu’il a effectuées lors de cette campagne, quatre mémoires portant sur la musique antique et moderne des Égyptiens.
Ensuite, l’intérêt s’est accentué avec la domination française des pays du Maghreb et surtout de l’Algérie, colonisée de 1830 à 1962. Il suffit de rappeler le travail de Francisco Salvador Daniel, un compositeur français d’origine espagnole qui s’est installé en 1853 à Alger où il a longtemps joué avec des musiciens algériens, recueilli les airs traditionnels et traduit des traités de musiques arabes anciens. Il a publié en 1863, à Paris, des adaptations de chansons arabes et kabyles, traduites et harmonisées pour piano et voix. En mars de cette même année, les français ont assisté pour la première fois dans la capitale française, à un concert de musique algérienne. Il a eu lieu à la salle Hertz.
Dans le même ordre d’idées, on peut souligner aussi l’action du baron Rodolphe d’Erlanger en faveur de la musique arabe. Ce grand amoureux de la musique, fils de riches banquiers français d’origine allemande, s’est installé en 1912 dans un palais qu’il a fait construire à Sidi Bou Saïd, en Tunisie, où il s’est entouré de musiciens et musicologues, tous dévoués à sa cause, avec qui il s’est mis à traduire en langue française, les traités les plus savants de musique arabe. Sous son nom ont été publiés entre 1930 et 1959, les six volumes de "La musique arabe".
Le baron d’Erlanger était l’instigateur du fameux congrès de musique arabe qui s’est tenu au Caire en 1932, quelques semaines après son décès, et qui a réuni de grands musicologues, compositeurs et orientalistes, ainsi que les meilleurs musiciens savants et populaires du Proche-Orient et du Maghreb.
La colonisation terminée, les Français sont retournés dans leur pays avec leurs souvenirs et la nostalgie des coutumes et des traditions, notamment musicales, qu’ils ont vécues pendant plus de 130 ans. Ensuite, l’immigration maghrébine massive en France dans la deuxième moitié du 20ème siècle a permis à ces mêmes coutumes et traditions de débarquer dans l’hexagone, permettant à la musique des pays d’Afrique du nord d’atteindre le pays de Molière. C’est ainsi que les disques et cassettes de musique arabe ont commencé à être vendus par les distributeurs français, et plusieurs entreprises ont été créées en France pour servir cette musique, notamment le célèbre "Club du Disque Arabe", à Paris. De même, les chanteurs arabes ont commencé à donner des concerts et à enregistrer leurs chansons dans les studios français, et plusieurs auteurs et compositeurs d’origine maghrébine ont adhéré à la Société française des Auteurs, Compositeurs et Editeurs de Musique (SACEM).
Dans les années 80 du siècle dernier, c’est la chanson du raï qui a fait son entrée en France où on lui a réservé un accueil triomphal au moment où elle était jugée indécente et interdite dans son pays. Aujourd’hui, elle est l’un des éléments principaux du paysage musical francophone. Les français n’ont pas encore oublié le très grand festival du raï qui a été organisé à Bobigny, dans la banlieue parisienne, en 1986, et qui a rassemblé des dizaines de chanteurs comme Cheb Khaled ou Cheb Mami qui ont connu très vite un succès international. En 1987, la fondation de l’Institut du Monde Arabe (IMA) à Paris, aux côtés des autres centres culturels arabes et certaines institutions culturelles françaises, comme la Maison des Cultures du Monde ou le Théâtre de la Ville, a permis aux français de découvrir plusieurs autres genres de musique de différents pays arabes, à travers des concerts, des conférences, des publications et la production de CDs.
A ce propos, il est également indispensable de souligner le rôle joué par les musiciens et chanteurs arabes qui ont vécu ou vivent en France tels que Fawzi El Aeidy (Irak), Mohsen Raeïs (Tunisie), Aicha Redouane (Maroc), Abed Azrié (Syrie), Julien Jalal Eddine Weiss (France)… sans oublier les nombreux artistes libanais qui se sont réfugiés à Paris pendant la guerre du Liban notamment Walid Toufic, Ragheb Alamah, Nouhad Tarabay, Habib Yammine, Zad Moultaka ou le très grand chanteur arabe Wadih El Safi.
Certains chercheurs et musicologues français, ou étrangers vivant en France, ont beaucoup aidé aussi à la diffusion de la musique arabe dans l’hexagone. Parmi eux Bernard Mossali, Christian Poché, Jean Lambert qui a fait beaucoup de recherches sur la musique yéménite, ou Frédéric Lagrange qui a travaillé sur la musique égyptienne, notamment celle du début du 20ème siècle, et qui a collaboré à la production et la distribution en France de plusieurs CDs réunissant des morceaux rares des chanteurs de cette époque.
Les médias français parlent eux-aussi de la musique arabe, mais le thème des articles et la fréquence des publications restent très variable d’un organe à un autre. La presse écrite axe essentiellement ses articles sur les chanteurs et les musiciens arabes qui vivent en France comme Khaled, Cheb Mami, Faudel, Fawzi El Aeidy, Kamilia Jubran… ou les artistes français qui travaillent sur la musique arabe tels que Julien Jalal Eddine Weiss, Jane Birkin ou Safo. Elle parle également des évènements musicaux des institutions culturelles à Paris comme l’Institut du Monde Arabe, le Café de la Danse, la Maison des Cultures du Monde… et de quelques festivals de musique organisés dans les pays d’Afrique du Nord : le Festival de la Chanson de Rabat, le Festival d’Essaouira, le Festival de Fès, etc. Ces articles permettent parfois aux français de découvrir de grandes stars de la chanson arabe comme la très célèbre chanteuse libanaise Fairouz à l’occasion d’un concert parisien, ou la diva égyptienne Oum Kalsoum au moment d’un hommage qui lui est rendu en France.
Une petite recherche par Internet peut permettre de constater que le quotidien Le Monde a consacré près de 25 articles à la musique arabe, de novembre 2003 à novembre 2004, libération près de 10, de juin 2002 à novembre 2004, L’Humanité près de 60, de janvier 1998 à juin 2004, et Le Figaro près de 15, de novembre 1998 à novembre 2004.
Sur les chaînes de télévision françaises, à l’exception de TV5 Orient qui diffuse sur les pays du Moyen-Orient et du Maghreb, on ne peut pas parler aujourd’hui de présence significative de la musique arabe, peut-être à cause des télévisions arabes par satellites qui véhiculent cette musique directement aux intéressés, non seulement à Paris mais dans toutes les régions du monde. Toutefois, il faut rappeler que la troisième chaîne de télévision française (FR3) a diffusé pendant plusieurs années, sous le titre de Mosaïque, une émission destinée aux immigrés qui a reçu des chanteurs et musiciens de plusieurs pays arabes. Après son arrêt, ce programme a été remplacé par quelques rares reportages qui parlent majoritairement de la chanson du raï.
Maintenant, avant de parler de la musique arabe sur les radios qui diffusent en France, il est indispensable de signaler qu’une loi française, votée en 1994 et appliquée depuis janvier 1996, impose aux radios généralistes de diffuser dans leur temps d’antenne consacré à la musique de variétés, au moins 40 % d’œuvres musicales "créées ou interprétées par des auteurs et artistes français ou francophones". Et dans cette catégorie est classée la chanson du raï.
Aussi, il faut savoir que plusieurs radios diffusent aujourd’hui leurs programmes en France en langue arabe et présentent une programmation musicale arabe très variée. Elles ont vu le jour grâce à Jack Lang, le Ministre de la Culture de l’ancien président français François Mitterrand, qui a fait voter une loi permettant aux communautés d’origines étrangères vivant en France, notamment les arabes, de créer leurs radios. C’est ainsi que Radio Soleil a été fondée en 1981, Radio Orient en 1982 ainsi que Radio Méditerranée, Radio France-Maghreb, etc…
Créée en 1972, RMC Moyen-Orient est une radio française d’expression arabe destinée aux pays du Proche-Orient et du Maghreb. Elle diffuse donc nécessairement des programmes sur la musique arabe, captés en France par satellite ou Internet. Les autres radios publiques diffusées dans l’hexagone n’en font certainement pas autant, mais présentent régulièrement des émissions souvent très intéressantes sur la musique arabe. Parmi leurs principaux producteurs : Christian Poché, de France Musique, Caroline Bourgine de France Culture, Laurence Aloir et Aimée Guillard, de Radio France Internationale. RFI a même fait la promotion de la musique arabe pendant des années, en distribuant gratuitement à ses centaines de radios partenaires dans le monde, des CDs regroupant des morceaux des dernières productions musicales arabes sur le marché, accompagnés de la biographie, en quatre langues, de chacun des artistes programmés.
Cette ouverture grandissante de la société française sur la musique arabe encourage de plus en plus les organisateurs de concerts à inviter les chanteurs arabes à se produire en France. Elle pousse aussi les artistes français à aller vers les artistes et la musique arabes. C’est ainsi qu’on a vu ces dernières années Jean-Jacques Goldman composer pour Khaled, et Jane Birkin interpréter des chansons de Serge Gainsbourg avec une orchestration arabe.
L’intérêt pour la musique arabe en France a aussi incité les grandes sociétés arabes de production musicale à ouvrir des succursales à Paris et à faire distribuer leurs produits par les grands distributeurs de musique comme la FNAC ou Virgin Megastore. Elles coordonnent même la parution de leurs albums pour qu’ils sortent le jour même dans les pays arabes et en France. Aussi, les grandes boîtes de nuit parisiennes, Budha Bar à leur tête, ont commencé à introduire depuis quelques temps de la musique arabe dans leurs programmes musicaux.
Fady MATAR
Article publié le
08/09/2005
Dernière mise à jour le 09/11/2006 09:09 TU