Compte rendu de la conférence de Monsieur Thomas SCHREIBER donnée dans le cadre des "Entretiens d'Euromed-IHEDN" à Marseille, le lundi 11 décembre 2006.
Thomas SCHREIBER est spécialiste de longue date des questions d'Europe centrale et orientale. Journaliste il a couvert pratiquement tous les événements qui se sont déroulés depuis plusieurs dizaines d'années dans cette région et en particulier ceux intéressant la diplomatie française. Editorialiste de RFI jusqu'en 1994, il a également été co-responsable de l'annuaire de la Documentation Française ("L'Europe centrale et orientale" de 1968 à 2000), responsable d'un séminaire à l'ENA (promotion Liberté-Egalité-Fraternité sur "La sécurité de l'Europe en Méditerranée : l'exemple des Balkans"), auteur de nombreux livres et articles consacrés aux problèmes de la région,
Il est depuis 1995 professeur associé à l'École spéciale militaire de Saint-Cyr Coëtquidan.
Cette conférence est en trois points ponctués dans le temps : le passé, le présent et l'avenir.
1 – Le passé : des années 1950 à l'implosion de l'URSS (1989/90)
Avec une attention particulière pour l'année 1985, date de l'arrivée au pouvoir de Michaël Gorbatchev qui a marqué un tournant dans la politique de l'URSS.
A- des années 1950 à 1985
Cette première période est ponctuée de dates de références, marquant la volonté de l'URSS d'être présente en Méditerranée.
Si le problème de l'accès de l'URSS à la Méditerranée est bien un problème stratégique, il n'en demeure pas moins très complexe. La Yougoslavie et l'Albanie sont alors en conflit avec Moscou, sur des conceptions militaires et idéologiques.
B- 1985 : année du changement
Le grand changement s'établit en 1985, date de l'arrivée au pouvoir de M. Gorbatchev, avec une équipe dirigeante plus "moderne" et dont la politique bouleverse le système soviétique. Il tente une réforme du régime pour enrayer le déclin économique ; on assiste à une révolution politique, sociale, économique et culturelle : la Perestroïka.
M. Gorbatchev est réaliste. Il voyage en Occident et entame une campagne de séduction vers l'Europe, voulant faire croire que la Guerre froide est terminée.
On assiste à un rééquilibrage de la politique soviétique avec les USA, mais la faiblesse de l'économie soviétique ne permet pas de faire fac au défi lancé par le président Reagan, 'la Guerre des Etoiles".
D'autre part, dans les Balkans, la situation s'émousse avec la disparition de Tito et le déclin rapide du mouvement des non-alignés.
Concrètement, l'État favorise l'évolution du régime politique vers une plus grande ouverture, mais les résultats ne sont pas à la hauteur et l'Empire soviétique implose.
2 – Le présent : de l'implosion du système communiste (1989/90) à 2005
En insistant sur une date charnière, celle du 11 septembre 2001 et ses conséquences.
A – l'effondrement de l'Union soviétique
Une crise institutionnelle, identitaire, économique, s'installe, nourrie par la disparition des repères. L'édifice qui gardait la puissance et le rayonnement de la 2ème puissance mondiale s'est écroulé. Fin 1991, l'URSS a disparu, libérant tous ses pays satellites.
Boris Eltsine, élu en 1991 veut guider l'ex-URSS sur la voie de la démocratie et de l'économie de marché.
Confronté à un Parlement conservateur, il opte –par la force– pour l'avènement d'une nouvelle constitution en 1993.
- sur le plan économique, un système de privatisation des liens nationaux est lancé en 1992.
- Sur le plan extérieur, une stratégie de complaisance est déployée, à travers une coopération rapprochée avec l'Otan et l'appartenance à la FORPRONU en ex-Yougoslavie.
La Fédération de Russie n'a pas d'escadre en Méditerranée, mais elle s'intéresse tout d'abord très discrètement à cette région, particulièrement à l'Algérie, et aux pays d'ex-Yougoslavie.
Mais elle s'enfonce rapidement dans une déprime économique due à une économie de marché mal maîtrisée et ouverte au développement de la mafia. On assiste à un déclin stratégique problématique, culminant avec une crise financière majeure.
Les rapports avec l'Occident sont plus distants, l'avance de l'Otan vers "l'est" est considérée comme un fer de lance anti-russe.
Boris Eltsine abdique fin 1999, et cède la place à Vladimir Poutine
B – les attentats terroristes du 11 septembre 2001
Ils ont des conséquences importantes pour les relations internationales
Les attaques terroristes ont transformé la donne stratégique.
Les attentats ont donné l'impulsion nécessaire à l'établissement de liens plus rapprochés avec les États-Unis, dans le cadre du soutien à la lutte anti-terroriste, dans un climat de cordialité.
On remarque une réorientation stratégique des USA vers les pays d'Asie centrale et leur intérêt croissant pour la rive sud de la Méditerranée (Algérie) : en 2003/2004, pendant l'offensive algérienne, des unités d'élites américaines sont postées dans le Sud-Sahara.
Tous ces changements laissent prévoir l'avenir.
3 – L'avenir a débuté en 2005
Vladimir Poutine est élu à la présidence de la Fédération de Russie en mai 2000. C'est le retour de l'autorité, avec un redressement de la force militaire et surtout une économie dynamisée par des réformes et l'augmentation du prix de l'énergie.
Poutine veut que la Russie retrouve sa place sur la scène internationale.
Son arme de dissuasion est l'énergie (pétrole et gaz), fer de lance pour regagner du terrain dans le monde.
Cela fait un an que des événements annoncent le retour de la Russie en Méditerranée, ce qui donne des inquiétudes dans le monde occidental.
Le 1er janvier 2006, Moscou annonce que le pétrole et le gaz fournis à l'Ukraine augmentera de 250%, arguant du fait que le prix des exportations énergétiques russes doit être fixé sur le prix du marché, nonobstant les idéologies.
Vladimir Poutine recherche des marchés : en mars 2006, au cours d'un voyage en Algérie, il passe avec Alger des accords dans le domaine militaire –vente de Mig 29 à l'armée algérienne– en échange de l'effacement de la dette algérienne envers la Russie. L'Algérie envisage un rapprochement entre la Sonatrach et Gazprom visant une concertation sur le marché de livraison de gaz à l'Europe, en s'inspirant de l'OPEP.
Mais l'Algérie reste méfiante : les investissements étrangers les plus importants dans ce pays sont américains. Bientôt les États-Unis ouvriront même l'Université américaine d'Alger,
(La politique étrangère française souffre d'un manque de clarification total vers les pays du Sud et de l'Est, contrairement à la politique américaine. Il n'y a pas en France une volonté politique de faire face, même pour une offensive pacifique).
La politique russe n'est pas une politique de conquête, c'est une offensive menée en Europe occidentale, à travers l'énergie, gaz et pétrole, pour rendre cette région dépendante de la Russie.
Les ex-pays satellites sont de plus en plus fragilisés par leur dépendance énergétique vis-à -vis de la Russie et s'alignent sur les exigences des Russes ; parfois le chantage est de mise : exemple de la Hongrie et de la redistribution du gaz vers le sud de l'Europe, avec un éventuel centre de redistribution…
Mais l'Algérie reste un pays très convoité, que ce soit par la Russie, les États-Unis ou encore la Chine.
Face à cette situation, des axes d'actions s'imposent, sur 5 points principaux :
- mettre en place une nouvelle politique étrangère pour la France,
- éviter l'angélisme : si la dénonciation du non-respect des Droits de l'Homme est un principe, on a besoin de la Russie qui n'est plus un pays totalitaire et qui est en route vers la démocratie,
- savoir développer des relations bilatérales
- éviter le chantage sur les prix
- appliquer, en politique la "règle d'or" : savoir ce que lon veut et ce que l'on ne veut pas
Réponses à quelques questions de l'auditoire
Notre dépendance énergétique vis-à -vis de la Russie ?
La Russie est une puissance énergétique, c'est son arme de dissuasion. L'Europe est liée à la Russie pour son approvisionnement énergétique, gaz et pétrole, contrairement aux États-Unis. On peut regretter l'impossibilité de faire une politique commune dans le domaine de l'énergie, au niveau européen. Cette absence de politique énergétique commune est dramatique pour l'Europe.
Pour la Russie, l'énergie est un instrument de pression fantastique.
Gazprom est une super-entreprise énergétique russe qui fait pression sur ses voisins de l'espace ex-soviétique (Ukraine, Biélorussie..) et sur les pays occidentaux grands demandeurs d'énergie.
Les accords passés avec l'Algérie montrent que la lutte d'influence des grandes puissances autour de la Méditerranée se poursuit (Russie, USA et Chine).
La Russie et le Grand Moyen-Orient ?
Lorsque les Américains ont lancé ce projet, les Russes se sont abstenus de toute déclaration. Ils sont en effet à la fois intéressés et gênés. Ils sont intéressés par, entre autres, le Proche-Orient et la modernisation nucléaire de l'Iran et gênés par la force que représentent pour eux un million d'immigrés juifs russes en Israël, toujours en relation avec la Mère patrie.
Les Russes sont très prudents.
La Russie est un grand pays qui n'a pas de visée militaire sur la Méditerranée, ni sur l'Europe occidentale.
Le problème actuel est celui de la Chine, dans sa quête incessante vers les approvisionnements énergétiques.
L'effacement du Pacte de Varsovie a provoqué la recomposition des relations internationales. Les États-Unis ont changé de stratégie, la Russie aussi ; l'inconnue reste la Chine.Article publié le 28/06/2007 Dernière mise à jour le 28/06/2007 11:37 TU