Paul Balta
Journaliste, écrivain, spécialiste des mondes arabe, musulman et de la Méditerranée, Directeur honoraire du Centre d’études de l’Orient contemporain à l’université Paris III, Paul Balta est né à Alexandrie (Egypte) et a vécu vingt ans au Proche Orient.
Journaliste à l’agence Associated press, puis au quotidien Le Monde, au service Moyen-Orient puis chef de la rubrique Maghreb, il a couvert les grands événements de ces deux régions, comme le conflit israélo-arabe et celui du Sahara occidental, les guerres du Kurdistan, la révolution iranienne, la guerre Irak-Iran... Il est également l’auteur d’une vingtaine d’ouvrages.
Ses compétences lui valent d’être membre de nombreux organismes liés à la Méditerranée : Paul Balta est membre du Conseil d’administration de la Fondation René Seydoux pour le monde méditerranéen, de la “Section Méditerranée” (1998-2001) du Conseil économique et social de PACA (Marseille), du Comité international du Forum civil euromed (Barcelone). Il est également Président du FEMEC, Forum euro-méditerranéen des cultures et d’Omar Le-Chéri, la cyber-école de journalisme des jeunes de la Méditerranée.
Depuis quelques mois, il vient régulièrement à Marseille pour enregistrer l’émission diffusée par TV5 Monde qui s’appelle « Bleu Bazar ».
Claudine Rulleau
Est elle-aussi journaliste et écrivain. Spécialiste du monde Méditerranéen et du Moyen-Orient, elle a également écrit de nombreux articles.
Elle a souvent écrit avec Paul et c’est pourquoi nous sommes heureux qu’ils aient accepté de venir tous les deux ce soir.
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Claudine Rulleau : Le temps, l’espace, les migrations : les constantes.
a. Le temps.
La Méditerranée est apparue à l’ère tertiaire, il y a 43 millions d’années, à la suite d’une collision puis d’une séparation des plaques de l’Asie, de l’Afrique et de l’Europe. Cela est de la très, très vieille histoire, de la préhistoire même.
Mais l’histoire, “plus récente” si l’on peut dire, celle d’une civilisation méditerranéenne connue, relève aussi de la très longue histoire. On le sait, mais on a tendance à l’oublier.
Rappelons simplement : Menès, considéré comme le père, le roi-fondateur des dynasties égyptiennes, c’est 3 000 ans avant l’ère chrétienne, 30 siècles av. J.-C. ! Les trois grandes pyramides: Khéops, Kephren et Mykerinos, Imhotep, l’ingénieur ingénieux et génial, le conseiller de pharaon, remontent à 2 700 - 2 600 av. J.- C. Vingt-sept siècles avant notre ère ! Nous qui avons célébré avec faste l’entrée il y a peu dans le XXI° siècle, n’oublions pas que 47/48 siècles nous séparent de ces pyramides que nous voyons, que nous touchons, que nous escaladons et qui nous paraissent si présentes, si actuelles, d’une certaine façon. Même l’Égypte hellénistique, Alexandre et ses compagnons, c’est encore trois siècles av. J.-C. À propos d’Alexandre, je me suis attardée sur l’Égypte mais plus au nord, nous pourrions parler de la Grèce : les premiers palais du minoen moyen, Cnossos, par exemple, ont été édifiés entre 19 et 15 siècles avant notre ère.
Vu la longueur de l’histoire et la brièveté du temps qui nous est imparti, vous voudrez donc bien nous excuser de ne pas vous la conter en détail et d’être un peu sommaires. C’est plutôt des points de repère que nous voulons donner pour tenter d’éclairer un présent compliqué.
b. L’espace.
On l’a dit, la mer Méditerranée s’est formée au carrefour de trois continents et sa délimitation ne pose pas problème géographiquement. Mais les terres méditerranéennes : quelles sont-elles ? Jusqu’où va la Méditerranée ? Il y a débat sur l’espace méditerranéen proprement dit. Les agronomes disent : c’est la limite de la culture de l’olivier ; les climatologues : c’est certaines données climatiques (température de l’eau, de l’air, vents, couleur du ciel, etc.); certains affirment : tous les pays qui bordent la Méditerranée ; les amoureux des cigales prétendent : c’est jusqu’où on entend le chant des cigales ; les Méditerranéens amoureux de leur mer proclament : c’est nous !
Mais le sentiment d’appartenance est variable selon les régions. Paul Morand dans le petit ouvrage qu’il a consacré au sujet écrit à peu près ceci : “L’Italie pense la Méditerranée. La France pense à la Méditerranée” ... quand il y a problème.
c. Les migrations.
De toute façon, la Méditerranée a toujours été un lieu extraordinaire de brassage, de migrations, de métissages, d’influences réciproques. Certains hommes politiques ne devraient pas l’oublier. Pendant longtemps, cela a été sur le long terme. Mais avec le temps, l’espace s’est rétréci, si j’ose dire. Je m’explique : pendant des siècles, les voyages ont été très lents. Au milieu du XIX°, il fallait encore de un à plusieurs mois pour relier entre eux les grands ports du sud et du nord, ou de l’est et de l’ouest. Au XX°, il ne fallait plus que quelques jours, toujours en bateau. Aujourd’hui, en hors-bord par exemple, il ne faut plus que quelques heures pour relier l’Albanie et le sud de l’Italie, quelques heures en avion pour relier entre eux n’importe quels points de la Méditerranée. Mais les apprentis-Ulysse modernes souvent n’arrivent pas vivants au bout du périple, les événements au large de Malte de ces derniers jours viennent cruellement nous le rappeler. Il y a là problème d’éthique et de droit maritime sur lequel l’amiral Coustillière pourra peut-être d’ailleurs nous éclairer. Peut-elle être à la fois mer fermée et mer ouverte, notre Méditerranée ?
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Paul Balta : La mer des paradoxes.
Berceau de l’art de vivre et de la gastronomie.
Ce n’est que l’un de ses nombreux paradoxes ! Des origines à nos jours, la Méditerranée n’a cessé d’être précisément une mer de paradoxes. Voici quelques exemples. Je commence par la géographie, la nature et la nourriture qui sont au centre de la vie quotidienne depuis les origines. Notre “mer-mère” était très pauvre à l’origine. Sur le plan agricole, les principales plantes autochtones étaient le figuier, l’olivier et la vigne. Premier paradoxe : dès l’Antiquité, ses riverains en ont fait le principal berceau de la gastronomie et de l’art de vivre car ils avaient l’art d’adapter ce qu’ils adoptent. À ce propos, permettez-moi de vous signaler mon livre Boire et manger en Méditerranée, chez Actes Sud, qui donne certes quelques recettes mais qui est surtout une histoire de la Méditerranée à travers le boire et le manger. La dette de la Méditerranée à l’égard de l’Orient est considérable. Ainsi, par étapes successives, le riz est venu de Chine, le blé d’Afghanistan, les lentilles de Mésopotamie, comme en témoigne la Bible en racontant comment Ésaü, fatigué et affamé, céda son droit d’aînesse à Jacob, pour un plat de lentilles (Genèse, III, 25).
Nombre de fruits qui nous sont familiers sont nés en Chine, en Inde ou d’autres pays d’extrême Asie, puis ont été acclimatés en Perse. Ils ne nous sont parvenus que beaucoup plus tard, mais qui songe aujourd’hui, en longeant la Costa del azahar et la huerta de Valence en Espagne, que melons, pastèques, prunes, pêches, n’y ont fait leur apparition qu’avec l’arrivée des Arabes au VIIè siècle ? Il en est de même pour les oranges dont le nom vient de l’arabe narinj ou naring. Autre paradoxe, les Arabes nomades, convertis à l’islam, se sont sédentarisés et ont contribué à modifier le paysage de la Méditerranée occidentale. En effet, après avoir découvert les Jardins suspendus de Babylone, une des Sept merveilles du monde, ils ont introduit la culture en terrasses et des systèmes d’irrigation toujours en usage. Toutefois, si la Méditerranée a beaucoup reçu, elle encore plus donné et elle a été pendant des millénaires le centre du monde connu. En revanche, notre “mer-mère”, n’a jamais été unie sauf une fois lorsque son unité a été réalisée, par la force, sous l’autorité de Rome qui l’a appelée mare nostrum.
C. R. : Vous avez appelé la Méditerranée “mer-mère”, vous savez que je ne suis pas tout à fait d’accord sur cette jolie appellation. Personnellement, je dirais plutôt “notre mer-père”.
P. B. : Pourquoi ?
C. R. : Écoutez : “Le chef de la femme, c’est l’homme. Si une femme ne met pas de voile, alors, qu’elle se coupe les cheveux. (...) Que les femmes se taisent dans les assemblées...” Je me demande bien ce que je fais ici... “car il ne leur est pas permis de prendre la parole ; qu’elles se tiennent dans la soumission ainsi que la Loi même le dit.” À votre avis, de qui est-ce ? Ce n’est pas d’un ayatollah aigri.
P. B. : Saint Paul, dans le Première Épitre aux Corinthiens.
C. R. : Juste ! Et, vous le savez, saint Paul a été un grand méditerranéen, il a évangélisé presque tous ses rivages, au Ier siècle de notre ère. Je peux vous citer également un extrait de la première Épitre de saint Pierre : “Vous, les femmes, soyez soumises à vos maris...” Bon, je serai miséricordieuse car je pourrais en citer bien d’autres du même genre, qu’elles soient tirées de l’Ancien Testament, des Pères de l’Église ou du Coran. Les trois monothéismes de la Méditerranée ont donné des sociétés patriarcales et non pas matriarcales.
P. B. : Certes, je ne nie pas le machisme. Néanmoins le rôle du matriarcat est considérable. Dans les trois religions monothéistes, ce sont les mères, même analphabètes, qui assurent l’éducation des enfants, tout en leur transmettant les bases de la culture. En outre, un certain nombre de femmes ont joué un rôle politique et culturel majeur. Ce thème mériterait à lui seul plusieurs conférences. Je me contenterai de deux exemples. Celui de la reine Hatchepsout, qui régna plus de vingt ans, de 1479 à 1457 avant notre ère, assura la prospérité de l’Égypte pharaonique et réalisa un programme architectural gigantesque.
Je fais un bond dans l’histoire pour rappeler qu’Atatürk a fait des femmes, dans les années 1920, des citoyennes électrices et éligibles, alors que les Françaises ne l’ont été qu’en 1945, grâce au général de Gaulle. La Méditerranée est complexe, comme vous allez le voir.
Les six rives
Paradoxalement, on évoque presque toujours deux rives, Nord et Sud, le plus souvent pour les opposer, voire les figer. Pourtant, aucune autre région de la planète n’a vu, autour d’un espace aussi restreint, apparaître et s’affirmer autant de peuples et de civilisations : Égyptiens, Hébreux, Phéniciens, Crétois, Grecs, Romains, Byzantins, Gaulois, Ibères, Berbères, Ostrogoths, Wisigoths, Slaves, Arabes, Turcs, Européens... Cette mer est donc une mosaïque de peuples avec leurs langues, leurs dialectes, leurs traditions, leurs régimes politiques, leurs évolutions et aussi leurs complémentarités grâce aux échanges, aux métissages, aux influences réciproques qui créent un sentiment commun d’appartenance à cette mer.
À mes yeux, et je ne suis pas le seul à le dire en pensant à Thierry Fabre, que vous connaissez, il y a en réalité six rives :
- la rive Est, euro-asiatique, est l’ancienne Asie mineure grecque et byzantine, aujourd’hui la Turquie, seul pays musulman à avoir proclamé la laïcité en 1923 ;
- la rive Est, asiatique, berceau des Hébreux et des Phéniciens, comprend cinq pays : Syrie, Liban, Jordanie, Palestine, Israël ; elle est à dominante arabo-musulmane avec des minorités chrétiennes et juives et des ethnies non arabes (Arméniens, Druzes, Kurdes, etc.) ;
- la rive Sud-Est africaine, celle de l’Égypte, le plus vieil État-nation de la planète, pivot du monde arabe entre le Machrek et le Maghreb ;
- la rive Sud-Ouest, celle du Maghreb, de la Libye au Maroc, qui donne aussi sur l’Atlantique comme la Mauritanie. L’ensemble, à vieux fond berbère, ethnique et linguistique, a été islamisé et arabisé ;
- la rive Nord-Ouest ou Arc latin, composé des “soeurs latines” (Portugal atlantique, Espagne, France et Italie), à majorité catholique ;
- la rive Nord-Est enfin, celle des Balkans et de la Grèce où prévaut l’orthodoxie, avec des peuples catholiques et musulmans.
C. R. : Diversité des langues et des alphabets.
Multiplicité des idiomes
Parlons-en, justement, des Balkans méditerranéens ! Ce sont sans doute eux qui offrent la plus grande diversité sur un petit territoire : deux alphabets (cyrillique et latin), trois religions (catholique, orthodoxe, musulmane), quatre langues (serbo-croate, slovène, bulgaro-macédonien, bosniaque), six peuples (Albanais, Croates,Macédoniens, Monténégrins, Serbes, Slovènes), et huit minorités qui ont chacune son idiome (albanais, bulgare, grec, hongrois, roumain, slovaque, tsigane, turc). Cela me fait souvenir des propos de l’attaché militaire de l’ambassade de France à Alger, au milieu des années 70 : “Ah ! ce qu’on appelait “la crise” ou “la question” des Balkans quand j’étais jeune étudiant à l’École de Guerre, c’était mon cauchemar ! nous racontait-il. Je n’y comprenais rien, et je n’étais pas le seul. Heureusement, Tito est venu, a créé la Yougoslavie et a tout réglé !” Hélas ! Tito est parti et tout s’est déréglé. Quant à la Grèce, elle a su conserver son propre alphabet et sa langue. Plus à l’Est, le turc s’écrit en caractères latins depuis 1928 mais les minorités (Grecs, Arméniens, Arabes) parlent leur langue et les Kurdes ont conservé la leur. En Israël, il y a deux idiomes officiels : l’hébreu moderne et l’arabe, plus les langues parlées selon les origines de ses habitants. Au Sud, tous les pays arabes ont pour base l’arabe classique mais qui le comprend et l’utilise ? L’arabe dit moderne se répand grâce aux grands médias, presse et surtout télévision. Mais chacun parle son dialecte dans la vie courante. En outre, au Maghreb, en Algérie et au Maroc surtout, de nombreux Berbères pratiquent le tamazight (qui a ses variantes : kabyle, chaouia, etc.) mais sont bilingues avec l’arabe, voire trilingues avec le français. Les soeurs latines, et la Roumanie, ont des langues différentes mais toutes issues du latin. Et enfin, il ne faut pas oublier les nombreuses langues régionales : maltais, corse, provençal, catalan, basque, etc.
C. R. Comment communiquer aujourd’hui ?
C’est un vrai problème. Du XVIIIè siècle au milieu du XXè, les élites ont utilisé le français en sus de leur langue nationale dans nombre de pays du bassin. Depuis plusieurs décennies, l’anglais remplace cette lingua franca et devient le moyen international de communiquer. Afin d’éviter l’uniformisation et de préserver la diversité culturelle, l’UE et le PEM recommandent d’enseigner plusieurs langues dans les écoles des États membres et encouragent les traductions, mais cette recommandation n’est guère suivie d’effet. La COPEAM, Conférence permanente de l’audiovisuel méditerranéen, créée en 1990 et basée à Rome, a contribué à lancer le magazine TV Mediterraneo, en quatre langues ; TV5 a lancé il y a quelques mois, au printemps 2007, un nouveau magazine mensuel consacré à la Méditerranée, Bleu Bazar, mais il n’y a pas encore de vraie chaîne méditerranéenne. Enfin, le développement rapide de l’Internet pose de façon aiguë le problème du maintien de la diversité linguistique.
P. B. : Les apports scientifiques arabo-musulmans.
A propos d’Internet, vous savez comme moi que les intégristes musulmans savent parfaitement l’utiliser, ce qui ne les empêche pas d’être rétrogrades et d’oublier une réalité historique fondamentale, ignorée par la plupart des Arabes contemporains et trop souvent occultée par les Européens. Du VIIIè au XIIIè siècle et même jusqu’au XVè, la civilisation arabo-musulmane a été à la pointe de la modernité. S’il y a eu un “miracle grec” dans l’Antiquité, il y a eu aussi, je le dis avec force, un “miracle arabe” au Haut Moyen Âge : celui des savants et des penseurs qui, bien que Persans, tel Avicenne, Juifs tel Maïmonide, Andalous tel Averroès, ont choisi de rédiger leurs travaux dans cette langue. Ils ont exploré tous les domaines du savoir : astronomie, mathématiques, physique, chimie, médecine, botanique, philosophie, géographie, histoire, architecture. Sans leurs apports, la Renaissance européenne n’aurait pas été ce qu’elle fut ou elle aurait été plus tardive ou différente. Je signale aussi que l’association SELEFA, Société d’Études Lexicographiques et Étymologiques Françaises et Arabes, se consacre, entre autres, à étudier les mots français d’origine arabe et ils sont plus nombreux qu’on ne l’imagine.
L’Europe a pris l’ascendant alors que le déclin arabe avait déjà commencé. Il se poursuivra jusqu’à la Nahda (Renaissance) au XIXè siècle. Elle a vu le jour à la suite de l’expédition de Bonaparte en Égypte (1798-1801) accompagné de 167 savants qui ont joué un rôle déterminant. La Nahda commence sous Mohamed-Ali (1805-1848), fondateur de l’Égypte moderne, se poursuit sous ses successeurs, mais aura du mal à survivre à la colonisation britannique à partir de 1882. À partir du XVè siècle, l’Europe s’impose en Méditerranée et son apport a été considérable dans de nombreux domaines, dès la Renaissance au XVIè siècle, puis notamment avec la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen en 1789, la révolution industrielle, les découvertes technologiques et scientifiques au XIXè et au XXè siècle.
C. R. : Les Ottomans.
Il ne faudrait quand même pas oublier une civilisation prodigieuse qui a fleuri au sud-est : celle des Turcs, de l’empire Ottoman pour être plus précis.
Tûrk signifie “fort” en turc. On a trouvé ce terme dès 1328 av. J.-C. dans des chroniques chinoises, pour désigner des tribus nomades d’Asie centrale qui se sont converties à l’islam à partir du VIIIè s. Celle des Seldjoukides a entamé la conquête de l’Irak dès 1030 puis remporté, en 1071, contre l’empereur Romain IV Diogène, la bataille historique de Mentzikert, aux portes de l’Anatolie. Déstabilisés par les Mongols qui renversent les Abbassides en 1258, les Seldjoukides ont été expulsés à leur tour par les Turcs Ottomans, du nom du sultan, ottoman Ier Gazi, “le Victorieux”, qui ont imposé leur loi. En 1453, les Ottomans prennent Constantinople, qui devient Istanbul, capitale de leur empire et de leur dynastie (1302-1924). Mais pour certains, les Grecs notamment, on parle aujourd’hui encore plus volontiers de Constantinople que d’Istanbul ! Mémoire longue des peuples. Partis des rives de la mer Egée, ils n’ont pas réussi à réaliser à ce qu’avaient accompli les Romains : l’unité du monde méditerranéen mais ils ont quand même exercé leur autorité sur les deux tiers de la Méditerranée. On oublie d’ailleurs souvent qu’ils se sont implantés en Europe, qui les fascinait, bien avant de convoiter les pays arabes.
À partir de 1350, les Ottomans qui avaient occupé les Dardanelles, le Bosphore et la mer Noire, ont attaqué les Balkans : victoires sur les Serbes au Kosovo (1389), sur les Hongrois et les Bulgares à Nicopolis (1396). Ils prennent la Macédoine (1396), Athènes (1397) puis le reste de la Grèce. Entre 1467 et 1571, ils s’emparent de l’Albanie, de la Bosnie, de Rhodes, de la Hongrie et de Chypre. Ils attaquent Vienne, en vain, en 1529 et en 1683. Entre-temps, à partir de 1516, ils avaient étendu leur domination de l’Égypte au Yémen, via la Syrie, la Palestine, l’Irak et la péninsule arabique. Leurs grandes flottes de galères ont sillonné la Méditerranée pendant des siècles et se sont opposées aux ambitions de l’Espagne. En 1574, ils s’attaquent au Maghreb, “Occident”, nom donné à l’Afrique du Nord par les conquérants arabes. Ils ont instauré la Régence d’Alger, mais ils n’auront jamais le Maroc. Il faut rappeler que l’Empire a accueilli les juifs, les Arabes et les Berbères chassés d’Espagne en 1492, après la Reconquista espagnole par les rois très-catholiques. En outre, les minorités ethno-religieuses (les juifs et les chrétiens, grecs, arméniens ou arabes), sous l’autorité de leur chef (grand rabbin ou patriarche), ont bénéficié d’un statut d’autonomie, le millet.
P. B. : François Ier
À propos des Ottomans, je voudrais rappeler que c’est pour empêcher l’empereur Charles Quint de Habsbourg (1500-1558) d’exercer son hégémonie en Méditerranée, après être devenu roi d’Espagne en 1516, que François Ier a scellé une alliance historique avec le sultan Soliman le Magnifique (1495-1566). En 1535, il envoie la première ambassade à Istanbul et l’année suivante les deux souverains signent les “Capitulations” (conventions) qui accordent à la France des avantages commerciaux et placent ses ressortissants sous l’autorité du consul de France, régime qui sera étendu à d’autres pays européens. Cette politique de coopération et de dialogue diplomatique et culturel amorce ce qui deviendra la politique méditerranéenne de la France au sein de laquelle la politique arabe tiendra une place importante. Elle sera poursuivie sous la monarchie, la République et l’Empire. Et pour disposer de diplomates sachant le turc, l’arabe et le persan, et de traducteurs pour les livres fondamentaux de ces peuples, Louis XIV a créé l’École des jeunes de langue, remplacée, en 1795, par l’École des langues orientales, aujourd’hui INALCO. De Gaulle relancera la politique arabe et se montrera favorable à l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne, entrée qui pose aujourd’hui problème et qui nous amène aux autres problèmes contemporains.
P. B. : Diversité des régimes politiques, et des niveaux économiques et culturels.
Avec ses 24 États riverains, le bassin compte une mosaïque d’institutions : quatre monarchies (Espagne, Jordanie, Maroc, Monaco), huit républiques démocratiques (Albanie, Croatie, France, Grèce, Italie, Malte, Slovénie et Turquie), cinq régimes autoritaires (Algérie, Égypte, Libye, Syrie et Tunisie), six cas particuliers (Bosnie-Herzégovine, Chypre, Israêl, Liban, Montenegro, Palestine, Serbie).
L’évolution de l’écart démographique doit être également prise en compte. En 1950, les pays riverains comptaient 212 millions d’habitants, dont 2/3 au Nord et 1/3 au Sud et à l’Est. En 1985, ils étaient 360 millions répartis à égalité, mais en 2000, ces chiffres sont passés respectivement à 193 et 234 millions. Selon le Plan Bleu, en 2025, il y aura 523 millions d’habitants, dont près des 2/3 au Sud et à l’Est.
Les décalages économiques, enfin : dans les années 2000, un fossé séparait l’Arc latin du reste du bassin : Espagne, France et Italie pesaient plus de 15% dans le commerce mondial alors que tous les autres réunis ne dépassaient guère 3%. Depuis, la Grèce et les Balkans ont remonté la pente. Président du Parlement européen et de l’APEM, l’Assemblée parlementaire euro-med, Josep Borrell déplorait en 2005 : “En dix ans, le PIB par habitant des Quinze a augmenté de 50%. Au sud de la Méditerranée, ce revenu a stagné”. L’écart du PIB par habitant va 1 à 9 : 3 724 $ en Syrie et 28 172 $ en l’Italie. Les échanges Sud-Sud restent faibles : environ 5%.
J’insiste enfin sur le fossé culturel en me référent au Programme des Nations Unies pour le développement. Le PNUD a publié entre 2002 et 2006 un rapport fondamental : “Développement Humain dans le Monde Arabe”, dont les quatre parties sont le Savoir, la Liberté, la Société et le Statut des femmes. Les constats sont très inquiétants. Le Savoir, d’abord. L’analphabétisme : 30% d’hommes et 50% de femmes sur les quelque 300 millions d’habitants des 22 pays de la Ligue arabe. Le système d’enseignement, fondé sur la méthode coranique de l’apprentissage par cœur, n’a pas évolué. Les budgets de la recherche fondamentale ne dépassent pas 0,4 % du PNB contre 2,35 % en Israël et 2,9 % au Japon. La fuite des cerveaux est une “hémorragie” : 15 000 médecins sont partis entre 1998 et 2000, sans parler des autres professions. En outre 51 % des 18-25 ans souhaitent émigrer. Sur 20 étudiants, il n’y en a que 1 en sciences, d’où la très faible représentation des Arabes dans le dépôt des brevets mondiaux. Les livres publiés : 1,1% de la production mondiale. La Grèce, 11 millions d’habitants, traduit cinq fois plus de livres que les Arabes ! Médias : ils ont le taux le plus faible au monde de journaux, de radios et de télévisions par habitant. Internet : seuls 1,6 % des Arabes y ont accès avec 18 ordinateurs pour 1000 personnes contre une moyenne de 78,3 dans le monde. Depuis 2002, Internet a bien progressé.
Pour ce qui est de la liberté, le PNUD souligne que la plupart des pays ont des régimes autoritaires et déplore les lourdes insuffisances de la démocratie. Le rapport sur la société, analyse ses évolutions et dénonce les entraves mises par les autorités au fonctionnement de la société civile qui lutte plus qu’on ne le croit en Europe, pour faire valoir ses droits. Il est particulièrement sévère enfin en ce qui concerne le statut des femmes, sauf en Tunisie. En conclusion, il appelle les Arabes à renouer avec leur âge d’or pour rattraper leur retard et tenter d’innover à nouveau.
Je signale que ce rapport a été rédigé par une quarantaine d’intellectuels arabes, dont on salue la rigueur et le courage. C’est réconfortant. C’est aussi un aiguillon pour l’avenir et déjà plusieurs pays ont commencé à appliquer certaines de ses recommandations. Ce décalage n’a cependant pas empêché les tentatives de rapprochement depuis plusieurs décennies.
C. R. : Les tentatives de rapprochement.
Le fait est que dès la fin de la Seconde guerre mondiale, des tentatives de rapprochement et de dialogue ont eu lieu : on peut les considérer comme des étapes préparatoires au Partenariat euro-méditerranéen.
Peu après sa création, en 1958, la Communauté économique européenne a mis en place la Politique méditerranéenne globale, PMG, fondée sur la coopération avec les PTM, Pays tiers méditerranéens. De son côté, la Ligue des États arabes, fondée en 1945, a soutenu le DEA, ou Dialogue euro-arabe. Entamé en 1974, après la crise pétrolière provoquée par la guerre israélo-arabe de 1973, il n’a pas survécu aux divisions entre les pays arabes provoquée par la guerre du Golfe, lancée en 1991 par les États-Unis contre l’Irak de Saddam Hussein qui avait occupé le Koweit.
Citons aussi la Concertation des 5+5 (les “soeurs latines”: Portugal, Espagne, France, Italie, Malte et les “frères maghrébins” : Libye, Tunisie, Algérie, Maroc, Mauritanie). Commencée en 1989 elle a été interrompue en 1991 comme le DEA. Toutefois les rencontres ministérielles ont repris alternativement au Nord et au Sud sous le nom de Dialogue des 5+5 : à Lisbonne (janvier 2001) , à Tripoli (mai 2002), à Sainte-Maxime (avril 2003), à Alger (septembre 2004), à Malte (juin 2005). Le premier sommet, prévu pour 1992, s’est finalement réuni à Tunis en décembre 2003.
La politique méditerranéenne de l’Europe a connu plusieurs étapes. Début 1990, un rapport interne de la Commission rappelle, une fois de plus, “l’importance stratégique de la Méditerranée” pour l’Union européenne. En juin, la PMR, Politique méditerranéenne rénovée, est adoptée. À cette occasion, le Conseil des ministres, je cite, “réitère sa conviction que la proximité géographique et l’intensité des rapports de toute nature font de la stabilité et de la prospérité des PTM des éléments essentiels pour la Communauté elle-même”. Puis il conclut : “Une aggravation du déséquilibre économique et social entre la Communauté et les PTM du fait de leurs évolutions respectives serait difficilement contrôlable. Au sens large, la sécurité de la Communauté est en jeu”.
En décembre 1994, l’Union européenne fait un bilan critique de la PMR. Elle constate que la PMR n’a pas innové mais est demeurée un héritage du passé. Principal reproche : elle poursuit une politique de coopération traditionnelle au lieu de proposer un projet global ambitieux. L’Europe prend conscience qu’elle ne peut se construire sans établir une relation particulière avec ses voisins de l’Est et du Sud. Est ainsi élaboré le concept novateur de “partenariat” : il Implique la coopération multilatérale et conduit à préparer, en concertation avec les PTM, la Conférence euro-méditerranéenne de Barcelone (27-28 novembre 1995).
P. B. : Le partenariat euro-méditerranéen.
Et à mes yeux, cette Déclaration adoptée par les 15 de l’UE et les 12 PTM à Barcelone est l’acte fondateur de la Méditerranée du XXIè siècle. Elle a, en effet, proposé ce “partenariat” afin de créer “une zone de paix, de stabilité, de sécurité (...) et de prospérité partagée”. Ce qui est aussi une idée neuve. La Déclaration comporte trois volets : 1) Partenariat politique et de sécurité : définir un espace de paix et de stabilité ; 2) Partenariat économique et financier : construire une zone de prospérité partagée ; 3) Partenariat dans les domaines social, culturel et humain : développer les ressources humaines, favoriser la compréhension entre les cultures et les échanges entre les sociétés civiles.
Il faut absolument expliquer les innovations du Volet 3 par rapport à sa première version, intitulé simplement : “Partenariat dans le domaine social et humain”. En effet, le Rapport de synthèse du 10 avril 1995, élaboré par Bruxelles pour servir de base à la Déclaration de Barcelone, occultait pratiquement la culture, ce qui n’est pas le moindre des paradoxes. Il se préoccupait en priorité des migrations, du trafic des stupéfiants, du terrorisme, de la criminalité internationale avant de consacrer un petit paragraphe d'une dizaine de lignes à “Culture et médias”. Quant aux religions, composantes importantes des sociétés méditerranéennes, elles n’étaient même pas mentionnées ! Au cours d’une journée de travail, le 23 mai 1995, au Quai d’Orsay, réunissant des diplomates et cinq spécialistes de la Méditerranée8, nombre de critiques et de suggestions ont été formulées. J’avais déploré qu’il n’y ait pas un paragraphe ou même une ligne pour rappeler que, depuis 10 000 ans, le flambeau de la civilisation n’a cessé de circuler d’une rive à l’autre. En outre, c’est la Méditerranée qui a inventé la notion de société civile, dès l’Antiquité, même si elle ne portait pas ce nom avant l’expression latine societa civilis. Elle concerne la façon dont la société s’organise face à l’État et à son chef. Ainsi, les communautés avaient-elles leurs règles de solidarité s’ajoutant à celles liant les membres de la famille, du clan et de la tribu. Invention aussi des réseaux : de villes, de couvents, de confréries, de marchands, de contrebandiers.
Les diplomates présents ont tenu compte des critiques et des suggestions comme le prouve l’intitulé final du Volet 3, que je viens de lire, et son contenu. Je souligne aussi que c’est la première fois qu’un document engageant les États signataires, mentionne la Société civile et souligne sa “contribution essentielle au développement du PEM”.
Ce texte avait suscité d’immenses espoirs, surtout sur les rives Sud et Est, et amorcé de nombreuses initiatives souvent financées par l’Union Européenne. Les lourdeurs de la bureaucratie de la Commission de Bruxelles, l’élaboration de l’Euro et sa mise en place définitive le 1er janvier 2002, puis la préparation de l’élargissement de 15 à 25 et sa réalisation en 2004, ont malheureusement contribué à reléguer Méditerranée et Partenariat euro-méditerranéen au second plan.
Les PTM devenus Pays partenaires méditerranéens, PPM, ont aussi leur part de responsabilité. Ainsi, Barcelone 1 avait décidé que les Conférences des ministres des Affaires étrangères du PEM auraient lieu tous les deux ans, alternativement au Nord et au Sud. Barcelone 2 devait se tenir à Tunis en 1997, mais la Syrie avait alors opposé son veto en refusant qu’Arabes et Israéliens soient côte à côte sur une terre arabe. Elle s’est donc tenue à Malte, de même que le FCE, Forum Civil Euro-med qui suit ou précède la conférence ministérielle. Le résultat c’est que le PEM n’est guère connu des opinions publiques des PPM. Un signe d’espoir : pour la première fois un pays du sud, le Maroc, a accueilli un FCE à Marrakech, du 3 au 5 novembre 2006.
En 2005, à Barcelone, le premier Sommet du PEM s’est tenu dans un contexte difficile. Bref bilan. Le Volet 1, politique, n’a réglé ni le conflit israélo-palestinien, ni celui de Chypre, ni contribué à régler le problème du Sahara occidental revendiqué par le Maroc et la RASD. Nombre de pays arabes ne respectent pas les droits de l’homme et sont peu démocratiques. Pour le Volet 2, économique, les fonds d’aide MEDA tiennent en une formule, “1/4 de réalité, 3/4 de virtualité” : sur l’enveloppe 1995-1999 de 3 437 milliards d’€, seuls 890 ont été déboursés, soit 26%, mais pour 2000-2006, sur 5 350 milliards, la proportion a été meilleure. En outre, la Banque européenne d’investissement, BEI, a prêté près de 15 milliards d’€ pour la période 1995-2007. La zone de libre-échange ne semble pas réalisable, ni souhaitable pour certains, à l’horizon 2010. Le Volet 3, culturel, longtemps traité en “parent pauvre”, a vu la création, en 2005 à Alexandrie, de la Fondation euro-méditerranéenne Anna Lindh pour le dialogue entre les cultures.
Les participants ont réaffirmé fortement les objectifs de la Déclaration de Barcelone. Toutefois, l’élargissement de l’UE de 15 à 25 a rendu la situation plus complexe à gérer. À son initiative, le Sommet a entériné la Politique européenne de voisinage, PEV, conçue prioritairement pour les pays de l’Est et fondée sur la coopération bilatérale, alors que le PEM l’est sur la coopération multilatérale. Le sommet a adopté un plan d’action prioritaire et sécuritaire : “Code de conduite euro-méditerranéen de lutte contre le terrorisme” et un Volet 4, “Justice, sécurité et migrations”, qui se veut novateur. Néanmoins, ce sommet est un demi succès pour les uns et un échec pour d’autres.
C. R. : Défis et dangers actuels.
Le fait est qu’il y a de nombreuses raisons d’être pessimistes ! Les défis sont nombreux et de divers ordres. Paul Balta en a rappelé quelques-uns. On peut les résumer rapidement :
- humains (les migrations) ;
- économiques (les délocalisations). On voit les pays du Maghreb touchés à leur tour par ce phénomène ;
- écologiques : la mer est menacée d’asphysie et de pollution dans ses deux composantes : l’aquatique et le tellurique, malgré la création du Plan d’Action pour la Méditerranée, lancé dès 1974 par le PNUE (Programme des Nations-Unies pour l’Environnement). On ne peut que renvoyer les auditeurs intéressés par la question à la parution récente du Plan Bleu dirigé par Guillaume Benoit et Aline Comeau (Éd. de l’Aube, 2006). Espérons que Monsieur Juppé le garde sur sa table de chevet. L’urbanisation et le mitage des côtes.
- géo-stratégiques : Kosovo, Gilbraltar, Présides espagnoles au Maroc, Chypre, le Sahara ocidental (qui pèse indirectement), le conflit israélo-arabe dont certains craignent qu’il ne devienne un conflit judéo-musulman ;
- le terrorisme avec ses deux volets (européen : problème basque) et celui de l’islamisme extrêmiste.
- le pétrole : sûreté d’extraction et d’acheminement. Sur ces points, on consultera utilement l’excellent dossier de Nicole Grimaud et Jean-François Coustillière “La situation géostratégique en Méditerranée”, revue d’Études Demos, 2006.
- l’intégration ou non de la Turquie à l’Europe, ce qui nous amène à parler de la nouvelle donne issue de la nouvelle présidence française et l’idée d’Union méditerranéenne de Monsieur Sarkozy.
P. B. La nouvelle donne avec le président Sarkozy : l’Union Méditerranéenne
Lors d’une conférence de presse sur son programme politique, le 28 février 2007, Nicolas Sarkozy, a affirmé sa volonté de lancer une « Union de la Méditerranée», s’il était élu président. « Le rêve européen a besoin du rêve méditerranéen », avait-il affirmé. Devant le piétinement du Processus de Barcelone, il a proposé de « prendre le problème autrement » : « C’est d’abord aux pays méditerranéens eux-mêmes de prendre en main la destinée que la géographie et l’histoire leur ont préparée. C’est à la France européenne et méditerranéenne à la fois, de prendre l’initiative avec ses partenaires du sud de l’Europe, d’une Union méditerranéenne comme elle prit jadis l’initiative de construire l’Union européenne». Hostile à l’entrée d’Ankara dans l’Union Européenne, il avait déclaré à Toulon, « La Turquie est un grand pays méditerranéen avec lequel l’Europe méditerranéenne peut faire avancer l’unité de la Méditerranée (...) C’est dans la perspective de cette Union méditerranéenne qu’il nous faut repenser ce qu’on appelait jadis la politique arabe de la France ».
Une fois élu, le 6 mai, il a réaffirmé cette volonté : «Je veux lancer un appel à tous les peuples de la Méditerranée pour leur dire que c’est en Méditerranée que tout se joue, et que nous devons surmonter toutes les haines pour laisser la place à un grand rêve de paix et de civilisation. Je veux leur dire que le temps est venu de bâtir ensemble une Union Méditerranéenne qui sera un trait d’union entre l’Europe et l’Afrique ».
L’Union méditerranéenne" aurait un Conseil décisionnel, le "Conseil de la Méditerranée", qui la rendrait plus opérationnelle que le PEM, et un système de sécurité collective. Cette Union basée sur trois piliers politiques : une politique commune d'immigration choisie, une stratégie écologique avec, entre autres, une gestion commune de l'eau et enfin une politique commune de co-développement.
Au Forum Méditerranée, réuni en Crète, les 1er et 2 juin 2007, le secrétaire d’État français aux Affaires européennes, Jean-Pierre Jouyet, a présenté le projet d’Union méditerranéenne aux représentants des onze pays fondateurs (Portugal, Espagne, France, Italie, Malte, Grèce, Turquie, Égypte, Maroc, Algérie et Tunisie) et de la Libye, à titre d’invité. Le projet a été, semble-t-il, bien accueilli. Néanmoins, on ne peut ignorer que, dans le monde arabe et en Turquie, les réactions vont de l’hostilité à l’approbation en passant par des réserves et des interrogations. Observons l’évolution.
En conclusion, je voudrais formuler, une fois de plus, un voeu qui nous est cher : qu'Ulysse et Sindbad, les deux grands marins qui parlent à nos imaginaires, apprennent enfin à naviguer ensemble afin que mare nostrum deviennent un jour mater nostra.En 2005, à Barcelone, le premier Sommet du PEM s’est tenu dans un contexte difficile. C’est un échec pour les uns, un demi succès pour d’autres. Bref bilan. Le Volet 1, politique, n’a réglé ni le conflit israélo-palestinien, ni celui de Chypre, ni contribué à régler le problème du Sahara occidental revendiqué par le Maroc et la RASD. Nombre de pays arabes ne respectent pas les droits de l’homme et sont peu démocratiques. Pour le Volet 2, économique, les fonds d’aide MEDA tiennent en une formule, “1/4 de réalité, 3/4 de virtualité” : sur l’enveloppe 1995-1999 de 3 437 milliards d’€, seuls 890 ont été déboursés, soit 26%, mais pour 2000-2006, sur 5 350 milliards, la proportion a été meilleure. En outre, la Banque européenne d’investissement, BEI, a prêté près de 15 milliards d’€ pour la période 1995-2007. La zone de libre-échange ne semble pas réalisable, ni souhaitable pour certains, à l’horizon 2010. Le Volet 3, culturel, longtemps traité en “parent pauvre”, a vu la création, en 2005 à Alexandrie, de la Fondation euro-méditerranéenne Anna Lindh pour le dialogue entre les cultures.
Les participants ont réaffirmé fortement les objectifs de la Déclaration de Barcelone. Toutefois, l’élargissement de l’UE de 15 à 25 a rendu la situation plus complexe à gérer. À son initiative, le Sommet a entériné la Politique européenne de voisinage, PEV, conçue prioritairement pour les pays de l’Est et fondée sur la coopération bilatérale, alors que le PEM l’est sur la coopération multilatérale. Le sommet a adopté un plan d’action prioritaire et sécuritaire : “Code de conduite euro-méditerranéen de lutte contre le terrorisme” et un Volet 4, “Justice, sécurité et migrations”, qui se veut novateur.
En conclusion, je voudrais formuler, une fois de plus, un vœu qui nous est cher : qu'Ulysse et Sindbad, les deux grands marins qui parlent à nos imaginaires, apprennent enfin à naviguer ensemble afin que mare nostrum deviennent un jour mater nostra9. Ce vœu a commencé à être exaucé grâce au Processus de Barcelone qui les a réunis sur le même bateau. Mais il reste encore beaucoup à faire pour qu’ils naviguent vraiment ensemble afin que la Méditerranée devienne un lac de paix et de prospérité partagée. Face à la mondialisation et à la théorie du “choc des civilisations” de Samuel Huntington, qui est aussi celle de Ben Laden, il importe d’opposer la philosophie du dialogue des civilisations et des cultures qui a traditionnellement prévalu en Méditerranée. Il faut donc qu’elle devienne, comme elle l’a souvent été dans le passé, le berceau de l’avenir d’une Méditerranée réconciliée avec elle-même et à nouveau novatrice.
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À propos des Ottomans, je voudrais rappeler que c’est pour empêcher l’empereur Charles Quint de Habsbourg (1500-1558) d’exercer son hégémonie en Méditerranée, après être devenu roi d’Espagne en 1516, que François Ier a scellé une alliance historique avec le sultan Soliman le Magnifique (1495-1566). En 1535, il envoie la première ambassade à Istanbul et l’année suivante ils signent les “Capitulations” (conventions) accordant à la France des avantages commerciaux et plaçant ses ressortissants sous l’autorité du consul de France, régime qui sera étendu à d’autres pays européens. Cette politique de coopération et de dialogue diplomatique et culturel amorce ce qui deviendra la politique méditerranéenne de la France au sein de laquelle la politique arabe tiendra une place importante. Elle sera poursuivie sous la monarchie, la République et l’Empire. En effet, pour disposer de diplomates sachant le turc, l’arabe et le persan, et de traducteurs pour les livres fondamentaux de ces peuples, Louis XIV a créé l’École des jeunes de langue, remplacée, en 1795, par l’École des langues orientales, aujourd’hui INALCO. De Gaulle relancera la politique arabe et se montrera favorable à l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne.
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LA NOUVELLE DONNE AVEC SARKOZY
Lors d’une conférence de presse sur son programme politique, le 28 février 2007, Nicolas Sarkozy, avait affirmé sa volonté de lancer une « Union de la Méditerranée», s’il était élu président. « Le rêve européen a besoin du rêve méditerranéen », avait-il affirmé. Devant le piétinement du Processus de Barcelone, il a proposé de « prendre le problème autrement » : « C’est d’abord aux pays méditerranéens eux-mêmes de prendre en main la destinée que la géographie et l’histoire leur ont préparée. C’est à la France européenne et méditerranéenne à la fois, de prendre l’initiative avec ses partenaires du sud de l’Europe, d’une Union méditerranéenne comme elle prit jadis l’initiative de construire l’Union européenne». Hostile à l’entrée d’Ankara dans l’Union Européenne, il avait déclaré à Toulon, « La Turquie est un grand pays méditerranéen avec lequel l’Europe méditerranéenne peut faire avancer l’unité de la Méditerranée (...) C’est dans la perspective de cette Union méditerranéenne qu’il nous faut repenser ce qu’on appelait jadis la politique arabe de la France ».
Une fois élu, le 6 mai, il a réaffirmé cette volonté : «Je veux lancer un appel à tous les peuples de la Méditerranée pour leur dire que c’est en Méditerranée que tout se joue, et que nous devons surmonter toutes les haines pour laisser la place à un grand rêve de paix et de civilisation. Je veux leur dire que le temps est venu de bâtir ensemble une Union Méditerranéenne qui sera un trait d’union entre l’Europe et l’Afrique ». Il envisagerait de la doter d’un Secrétariat général qui la rendrait plus opérationnelle que le PEM. En tournant le dos à la Méditerranée, la France a cru tourner le dos à son passé, en fait, elle a tourné le dos à son avenir. (L’expression)
Nous ne pouvons cependant ignorer les réserves et les interrogations formulées dans le monde arabe.
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Article publié le 12/12/2007 Dernière mise à jour le 12/12/2007 10:58 TU