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Conférence Euromed-IHEDN

La Méditerranée, entre pressions de l’Est, du Sud et du Nord

Conférence prononcée par monsieur l’Ambassadeur de France Pierre LAFRANCE

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Pierre Lafrance, Ambassadeur de France, a mené une longue carrière qui la conduit dans de nombreux pays du pourtour méditerranéen et du Moyen-Orient. Il fut également Ambassadeur de France en Mauritanie et au Pakistan. Depuis qu’il a pris sa retraite, Pierre Lafrance s’est vu confier des missions par l’Unesco et le ministère des Affaires étrangères. Il s’est ensuite investi dans des mouvements associatifs et dans l’enseignement.


Inquiétudes du monde méditerranéen

La Méditerranée est la mer nourricière, le lieu où se forme notre âme, mais une douleur en émane. « On a mal à notre Méditerranée Â» car l’on mesure les immenses périls auxquels elle est exposée.

Au carrefour de trois continents, c’est le point nodal des malaises mondiaux. La fatalité géographique est à l’origine de sa grandeur comme de sa fragilité.

Soumise aux influences et aux menaces de son voisinage, elle doit faire face aux effets des grandes émergences actuelles (l’Inde et la Chine) récentes (ex. L’Union Européenne) et au jeu, parfois obscur, des puissances mondiales.

La Méditerranée est de toute évidence, à la merci des marchés internationaux de biens et de capitaux. Elle est à la merci des fournisseurs d’énergie, de l’enchérissement du prix du pétrole et des progrès dans la maîtrise des énergies renouvelables. Elle est également à la merci des flux touristiques. A l’heure présente, elle reçoit les touristes du monde entier, mais le bénéfice qu’elle tire de ses multiples attraits est-il durable ?

La méditerranée est soumise à de nombreuses épreuves.

Elle connaît des malheurs écologiques, avec surexploitation des ressources et menace de sécheresse récurrente : avancée des déserts, augmentation des incendies de forêt.

Elle est exposée à des malheurs sociaux : des vagues humaines sont attirées par un capital supposé créateur d’emplois. L’illusion de la richesse de sa rive Nord fait que la Méditerranée est traversée par des flux migratoires dont nous connaissons les difficultés de gestion et les conséquences humaines dramatiques.

La Méditerranée est exposée à des malheurs culturels : mosaïques de communautés diverses, c’est un assemblage de pays différenciés. Les communautés sont menacées sur le plan économique, par l’appauvrissement, cause de replis identitaires. Ces malaises  se traduisent en termes idéologiques ou prétendument religieux. La colère sourde se transforme en doctrine justifiant la violence  chez ceux qui souffrent dans leur identité même.

Les malheurs politiques sont l’effet de luttes de suprématie, c’est à dire de l’impropension à concevoir et à vouloir l’égalité entre groupes sociaux ou entre nations : le conflit israélo-palestinien est à cet égard emblématique et générateur de répercussions multiples, mais il en est d’autres relevant du même schéma.

La Méditerranée est atteinte par l’onde de chocs des grands conflits internationaux (Irak, Afghanistan, polémique sur le nucléaire iranien…).

Elle ne peut être indifférente aux malheurs du monde puisqu’ils retentissent sur ses rives.

Que faire quand on  prend conscience de tels dangers ?

Pour relever les défis de quels atouts dispose-t-on ?

La Méditerranée est un creuset, un lieu privilégié d’attraction pour les peuples des trois continents. Les vagues migratoires, souvent inquiétantes, s’y sont succédé, créant des alluvions de plus en plus fertiles : citons les Mycéniens, les Doriens, les Macédoniens qui ont concouru, les uns après les autres, à la constitution de l’espace hellénique, puis du grand ensemble hellénistique. Il y a eu fécondation par superposition.

La navigation maritime a mis au point les techniques les plus performantes depuis les voiles triangulaires dites latines jusqu’au gréement complexe des caravelles partant vers l’Amérique. La science de la navigation se développe et ses applications permettent de juxtaposer les fertilités culturelles et économiques : les Grecs se sont enrichis auprès des Egyptiens, les fertilités, juxtaposées se sont enrichies les unes des autres. Dès lors, l’interpénétration des créativités donne lieu, comme on le sait, à des civilisations, parmi les plus brillantes.

Quand la richesse culturelle, accompagne la richesse matérielle, on assiste à l’essor du loisir créateur. Le negotium ou le développement de l’activité économique a fourni à d’importantes fractions des populations méditerranéennes, un temps libre et fécond, l’otium. Le progrès, sous toutes ses formes, est ainsi né de l’interaction entre le negotium et l’otium (l’antique cité de Marseille où se tient notre réunion fait à cet égard figure d’exemple).

C’est aussi un foyer : celui des grandes révélations religieuses, des philosophies et des sciences. Là, le rayonnement est si brutal qu’il laisse interdit. Tout au plus peut-on balbutier au hasard quelques noms de lieux mémorables : Jérusalem, le Sinaï, Milet, Ephèse, Alexandrie, Cordoue. Arrêtons-nous seulement à cette dernière cité, n’est-elle pas la patrie de Sénèque, d’Ibn Hazm, d’Averroès, de Maïmonide, d’Ibn Arabi ?

Toutes les formes de sagesse théorique, pratique, contemplative, s’y sont concentrées : les Pères de l’Eglise. Les héritages de la pensée grecque et de celle de Saint Augustin, le soufisme musulman, la géométrie, la théorie de l’atome.

La Méditerranée a pour une bonne part constitué le monde. Elle est à l’origine des premières mondialisations. Tout le pourtour de cette mer ressemble à un chapelet d’éponges culturelles. Là, le passé semblait préfigurer l’avenir. La gloire méditerranéenne pourrait resplendir à nouveau.

Or cela n’est pas si facile à mettre en œuvre ni même à imaginer.

Si la Méditerranée est une accumulation de talents, elle présente aussi des faiblesses, des handicaps, l’envers de ses gloires.

Son premier fardeau est multiplication des appartenances. La plupart des peuples riverains appartiennent à d’autres espaces. A chacun son ancêtre conquérant, venu du fond d’un continent. La Turquie peut se percevoir comme l’extrême avancée d’une conquête venue d’Asie continentale, même si les Turcs sont aussi Lydiens, Phrygiens, Grecs… Les Slaves relèvent d’un mouvement d’expansion continentale, tout comme leurs concurrents mongols et turcs. Les Bosniaques ont des attaches turques et les Serbes sont slaves : leurs ancestralités peuvent être conflictuelles.

C’est dans de tels contextes que se forment les arrière-pensées des grands groupes ethniques, chacun prêtant aux membres de l’autre des intentions agressives : pour les Musulmans, par exemple, les Européens veulent, sous  une forme ou l’autre reproduire le scénario des croisades et pour les Européens, les Arabes vont achever les conquêtes « interrompues par Charles Martel Â». Cet imaginaire historique plus ou moins conscient et propice aux fantasmes n’encourage guère les coexistences paisibles et solidaires.

Les appartenances extrinsèques font la richesse des terroirs culturels mais quand la pauvreté stérilise les échanges, elles favorisent les replis communautaires farouches.

Elles ont en outre d’évidentes conséquences économiques. Au fur et à mesure que les arrières pays sont devenus prospères et productifs, les grands ports ont assuré leur desserte et ont été les uns pour les autres des concurrents plutôt que des compléments. Le commerce circum-méditerranéen qui a connu son âge d’or dans l’antiquité s’est considérablement réduit. Certes le commerce trans-méditerranéen en a pris le relais, mais il n’est pas suffisant pour fonder une identité méditerranéenne.

Autre fardeau : les cloisonnements régionaux imposent la désunion alors même que l’union s’impose.

La côte méditerranéenne est faite de péninsules, de grands deltas fluviaux, d’archipels qui composent autant de pays naturels. Cette géographie qui a permis sa riche diversité culturelle a rendu son cloisonnement presque insurmontable.

Jusqu’à une période récente, ses moments d’unité n’ont fait que consacrer la domination d’une aire naturelle, le plus souvent d’une péninsule sur les autres. Ainsi a-t-on vu se succéder les hégémonies impériales égyptienne, phénicienne, grecque, romaine, byzantine, arabe, turque, espagnole, et, au vingtième siècle la colonisation européenne, notamment française, italienne et espagnole. Ces unions forcées, n’ont donné lieu, nous le voyons avec le recul des temps, qu’à des gloires illusoires et éphémères dissimulant mal l’oppression qui en formait l’envers et le ressentiment croissant qui s’en suivait.

Les effractions culturelles alors commises ont laissé des traces douloureuses dans la conscience des peuples méditerranéens. Les souffrances persistent dans la mesure où, sous des formes souvent larvées, les atteintes aux identités se poursuivent. Les réactions sont parfois violentes et peuvent s’exprimer sous des formes religieuses. Il n’est pas surprenant que les plus enclins à l’action désespérée et destructrice soient les moins préparés  à tirer parti d’un choc culturel et les plus aptes à systématiser leur propre mode de pensée et d’action : ce sont en l’occurrence des ingénieurs des techniciens, des gens de formation dite scientifique.

La Méditerranée ne saurait être une mer paisible, ni jouer son rôle de « bien commun Â» que dans le respect et l’affermissement des diversités qui en composent le pourtour. Il est nécessaire d’y bannir l’illusion de la suprématie protectrice. C’est dans cet esprit que devrait être abordé le conflit israélo-palestinien.

La Méditerranée peut difficilement être traitée comme un lieu commun si l’esprit de clan persiste à l’emporter sur le civisme.

Certes, la Méditerranée a légué au monde le mode de vie citoyen illustré par le demos grec ou la res publica romaine. La délibération entre égaux a ainsi montré de façon éclatante qu’elle pouvait se substituer aux rapports de force.

Hélas, les logiques d’allégeance aux plus puissants et de solidarité clanique, la prévalence des liens du sang sur ceux de voisinage et donc des intérêts  familiaux sur ceux de la cité constituée se sont obstinément manifestées en Méditerranée au cours des âges jusqu’à nos jours. Il est peu de régions qui n’aient été touchée par ces phénomènes de fracture - conduisant à situer les solidarités hors du champ civique. Ainsi peut-on citer les  « Maffias Â» de Sicile de Calabre et de Campanie, le « Trabendo Â» algérien, du « milieu marseillais Â» entre autres exemples.

Ces brèches dans la pratique délibérative conduisent fatalement à l’affirmation de soi-même et de ses proches par la force, elle-même opposée à la force, d’où la fatalité des scissiparités politiques, des querelles passionnées dans un monde  où fut pourtant découverte et pratiquée la sérénité, il y a des siècles et pendant des siècles.

La tâche qu’assument les méditerranéens pour surmonter les fatalités claniques et passionnelles est immense. Il revient au monde de les y aider.

Les issues qui se dessinent.

Le rôle de l’Europe.

La communauté, devenue l’Union européenne, s’est constituée, après les affreux déchirements que l’on sait comme négation des rapports de force. Elle devrait placer l’exemple qu’elle donne et son poids économique au service d’une diplomatie constructive en faveur de la Méditerranée.

De sa propre initiative et aussi, à l’appel de ses voisins, elle s’est employée à chercher les voies d’une meilleure entente et d’une meilleure coopération entre la rive Nord et la rive Sud de cette mer.

Les dialogues.

Il y eut le dialogue Euro-Arabe qui porta quelque fruit mais achoppa sur l’immense difficulté de proposer une solution raisonnable dépassionnée, digne des Méditerranéens des hautes époques au conflit israélo-palestinien.

Prenant le relais de ce dialogue, vint celui connu sous le nom de « 5 + 5 Â» et limité à la méditerranée occidentale puis le forum méditerranéen instauré en grande partie à l’initiative de l’Egypte.

Ce furent le dialogue et le partenariat Euro méditerranéen qui, par leurs multiples instances de rencontres, leurs multiples Â« corbeilles Â» sont parvenus à amorcer ce qui pourrait être une véritable entente entre riverains, entende débouchant sur des coopérations constructives.

On en reste encore au stade de l’esquisse et la relance des échanges de toute sorte, entre méditerranéens est réelle mais peu substantielle.

L’approche nouvelle de l’Union méditerranéenne

Elle est intéressante. Il ne s’agit pas de créer une nouvelle institution mais d’établir, partout où le besoin en est  le plus évident, des partenariats débouchant sur des bienfaits tangibles le plus tôt possible. La démarche est à rapprocher du système de relations privilégiées entre riverains de la mer Baltique, système associant des partenaires ne relevant pas tous de l’Union européenne.

Cette tentative semble, autant qu’on en puisse juger, procéder d’un souci d’équilibre : il s’agit de faire aller les capitaux aux hommes plutôt que de laisser les hommes exposés à l’attirance des bienfaits supposés de capitaux souvent surévaluées dans leur esprit. Bref, on donnerait un nouvel élan à l’investissement productif dans la perspective d’une authentique égalité de fait entre méditerranéens.

Observations générales :

L’ensemble des initiatives déjà prises et des idées avancées mérite considération et encouragement car elles témoignent de l’émergence d’une salutaire « conscience  méditerranéenne Â».

Le temps approcherait-il où cette mer ne serait plus un sujet de peine pour ses riverains mais ferait leur bonheur comme elle l’a si souvent fait dans l’histoire en dépit des tensions et autres tempêtes humaines ? Encore faut-il espérer que l’authentique esprit méditerranéen fait de modération, de sobriété, de réflexion finisse par prévaloir.

Une marche s’est engagée mais elle sera longue.

Article publié le 10/03/2008 Dernière mise à jour le 10/03/2008 16:05 TU


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