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Conférence Euromed-IHEDN

L’environnement, un enjeu de coopération en Méditerranée

Conférence faite dans le cadre des Entretiens d’Euromed-IHEDN, en octobre 2007 à Marseille et à Paris

Par Lucien Chabason, président du Plan Bleu pour la Méditerranée est un acteur majeur de la politique française d’environnement et de défense du littoral. De 1994 à 2003, il a été Coordinateur du plan d’Action pour la Méditerranée des Nations Unies (basé à Athènes). Il est également chargé d’enseignement sur les politiques de l’environnement à l’Institut d’études politiques de Paris.


« Dans un premier temps, le titre de la conférence portait sur l’environnement. Mais il m’a semblé souhaitable d’inscrire cette intervention dans le cadre du  développement durable. En effet, en Méditerranée comme ailleurs, mais plus particulièrement en Méditerranée, les enjeux de l’environnement ne sont pas séparables de ceux du développement économique ou des enjeux sociaux et territoriaux qui sont les principaux piliers de ce qu’on appelle aujourd’hui le développement durable.

Le Plan bleu est un institut de prospective, qui se place dans une perspective à l’horizon 2025, mais il convient d’évoquer, dans un premier temps, ce qui se passe aujourd’hui.

Le Plan Bleu est la « boîte à penser Â», le think tank, du plan d’action pour la Méditerranée, plan que les Nations-unies ont mis en place à Athènes et dont j’ai assuré la direction durant dix ans. Ce Plan vise à maîtriser les enjeux d’environnement et du développement durable en Méditerranée. Il regroupe l’ensemble des pays méditerranéens ainsi que la Commission européenne.

J’aborderai tout d’abord les enjeux, avant d’évoquer les questions de coopération telles qu’elles se posent actuellement en Méditerranée autour de l’environnement et du développement durable et en particulier à l’occasion du projet lancé par le président Sarkozy d’une union méditerranéenne, dont il a été dit encore récemment qu’elle comporterait un pilier environnemental.

Quelques mots sur le  Plan Bleu :

Le Plan Bleu publie régulièrement des rapports de prospective et c’est sur la base de son dernier rapport qui date de 2005, édité chez Actes Sud, que nous mènerons notre exposé.

Le Plan Bleu s’inscrit dans le cadre du plan d’action pour la Méditerranée en tant que centre de coopération. Plusieurs centres de ce type existent, portant la gestion des zones côtières ou sur les zones protégées tel celui de Tunis. Un autre centre a été créé à La Valette. (Malte). Il s’occupe plus particulièrement de la sécurité maritime en Méditerranée, en relation avec l’organisation maritime internationale.  Le centre d’Athènes, quant à lui, s’intéresse à la pollution tellurique, c'est-à-dire la lutte contre la pollution provenant des trois continents, des villes et des fleuves. Le centre de Split (Croatie) traite de l’aménagement du littoral, celui de Rome vise l’information et la communication, celui de Barcelone porte sur les questions industrielles et les questions de production propres.

21 pays riverains bordent la Méditerranée y compris le le Monténégro qui s’est  séparé de la Serbie et a pris sa place  parmi les nations méditerranéennes.

Le projet de développement durable est de concilier économie, développement et environnement et non seulement de traiter les enjeux environnementaux.

La prospective consiste à s’interroger  sur l’évolution du bassin méditerranéen en termes de développement.

Concernant tout d’abord la démographie, il importe d’évaluer si la fracture Nord-Sud va s’aggraver ou au contraire se réduire ; quels seront les impacts du changement climatique ; et comment mener les politiques environnementales en réponse. 

6 domaines-clé ont été choisis par le Plan Bleu: l’eau, l’énergie, les transports, l’aménagement urbain, l’aménagement rural et le littoral y inclus le tourisme. Pour chacun d’entre eux des scénarios tendanciels sont imaginés, fondés sur une évolution prévisible en l’absence d’action de correction.  Il s’agit ensuite de  construire un scénario alternatif dans le respect du développement durable. 

En 1970 il y avait 169 millions d’habitants sur la rive Nord, qui dominait démographiquement, avec des grand pays peuplés comme la France, l’Italie, l’Espagne. Aujourd’hui, le nombre d’habitants sur la rive Sud et Est est supérieur à celui du Nord. Par ailleurs, l’augmentation globale de la population des pays méditerranéens en 30 ans, entre 1970 et 2000 a été de 80%. Athènes, par exemple, est passée de 100 000 habitants au début du XXème siècle à 4,5 millions à la fin du XXème siècle. Istanbul de 200 000 habitants à 10 millions au tournant du 21ème siècle. 

Ces évolutions sont très importantes, mais il semble qu’elles doivent décélérer dans les années à venir du fait de la baisse de l’indice de fécondité. Cet indice chute fortement, notamment  au Maghreb.

Les écarts de revenus restent importants.

Si l’on compare la moyenne des PIB par habitant des 4 principaux pays européens méditerranéens (Italie, Espagne, France et Grèce) à ceux des pays Sud et Est méditerranéens seul Israël se rapproche de cette moyenne. Les autres pays tels la Turquie, la Syrie, l’Egypte, et l’Albanie connaissent des écarts de revenu très importants

La Méditerranée présente la particularité d’un chômage des jeunes très fort, ce qui est préoccupant. Ce chômage, au regard des Programmes des Nations Unies sur le Développement, c’est dans la région méditerranée qu’il est le plus élevé sur l’ensemble des régions économiques des Nations Unies. La France n’y échappe pas puisque nous avons un chômage des jeunes extrêmement élevé.

Ainsi, la question du chômage des jeunes doit rester à l’esprit comme une donnée majeure. Ainsi,, le risque d’aggravation de la fracture est là, malgré la mise en place du partenariat euro-méditerranéen.

Les pays du Sud de l’Europe se sont enrichis extrêmement vite, en particulier la Grèce et l’Espagne. Ils ont bénéficié de l’aide massive des fonds structurels de l’UE pour s’équiper. La Grèce de 1994 dans la quelle je suis arrivée  et celle que que j’ai quitté 2003 étaient des pays différents du point de vue infrastructures: il y a desormais un métro à Athènes, des stations d’épurations, tout ceci largement payé par l’UE. Les pays comme l’Espagne et la Grèce ont reçu entre 3,5 et 5% de leur PIB en dotations de l’UE pour leurs investissements. C'est-à-dire que la grande masse de  leurs investissements publics étaient payés par l’UE, et cela continue. Ainsi, ils peuvent opérer une politique de rattrapage très rapide, c’est d’ailleurs le but de l’objectif de cohésion du paquet Delors.

Il n’en est pas de même pour le Sud. Le Sud est divisé entre les pays pétroliers et les autres et doit répondre à des questions de développement économique extrêmement importantes.

L’Egypte, par exemple, a un taux d’autosuffisance alimentaire inférieur à 50%. À l’heure actuelle, c’est l’un des plus gros importateur de blé sur le marché mondial, il en est de même pour le Maroc et l’Algérie.

Ainsi, les risques d’aggravation des écarts,nous les pointons et nous ne pensons pas qu’à l’heure actuelle nous sommes sur la voie d’une intégration. Au contraire, alors que l’intégration de la rive Nord est en train de se faire dans le cadre de l’UE avec peut être la Turquie à terme, la rive Sud, à l’exception de la Tunisie, n’est pas du tout dans un processus d’intégration et de mise à niveau.

L’autre grand élément qui va gouverner les 25-50 prochaines années, c’est le changement climatique. Concernant les impacts que pourrait avoir le changement climatique sur une région, prenons l’exemple du delta du Nil. Le niveau de la mer pourrait augmentér de 50 cm, voire un mètre et enfin, le delta serait considérablement réduit. Ce genre de simulation est opérée un peu partout, et la région méditerranéenne sera certainement l’une des plus affectée par le changement climatique aussi bien au niveau de la réduction des plages que du point de vue des températures et donc de l’affectation des ressources en eau, puisqu’une baisse des ressources en eau de 20 à 40%, selon les régions, est envisagée.

Il y a eu un certain nombre de réponses à ces évolutions au cours du passé avec la mise en place de politiques de protection de l’environnement, avec la coopération mais tout ceci est très largement insuffisant.

Nous avons étudié un certain nombre de scénarios pour les grandes questions socio-économiques qui se posent. Des scénarios à 2025 et des propositions pour conduire des politiques de développement durable.

Tout d’abord dans le domaine de l’eau, avec l’indice d’exploitation des ressources renouvelables en eau, c'est-à-dire le taux de prélèvement des apports annuels d’eau.

Un pays qui consomme plus de 100% de ses apports annuels d’eau est dans une situation de développement non durable, et même en dessous. C’est le cas, par exemple, de la Libye, maintenant dépendante de ses ressources fossiles au Sahara qu’elle exploite grâce à ce gigantesque équipement qu’on appelle le « man made river Â». La Libye envisage aussi le dessalement.

Ainsi, un certain nombre de pays, et en particulier dans la partie Sud et Est, ont des indices d’exploitation de leurs ressources extrêmement élevés. D’autres s’en approchent. C’est le cas de l’Espagne, aujourd’hui dans une situation critique du point de vue de l’eau. Le plan hydrologique national, qui avait été lancé par le gouvernement Aznar, avait pour objectif de transférer des eaux de l’Ebre vers l’Andalousie. Le gouvernement qui est arrivé ensuite a abandonné ce plan. De ce fait, l’Andalousie se trouve dans une situation très difficile du point de vue de l’irrigation. C’est une grande région agricole et  rappelez vous que l’agriculture consomme entre 75-80% des ressources en eau dans le bassin méditerranéen. L’eau est fondamentalement une question agricole. L’Espagne envisage de remplacer ce plan hydrologique national par toute une série de grandes stations de dessalement : pour la première fois on utiliserait de l’eau dessalée pour irriguer, de façon à maintenir la compétitivité de l’agriculture du Sud. On arrive désormais à dessaler pour un demi-dollar par mètre-cube si bien que, pour la consommation humaine, à prix de pétrole inchangé, c’est quelque chose qui est acceptable. Mais ça n’est pas durable.

En effet, en l’état actuel de la technique, on produit de l’eau dessalée avec du pétrole ou avec du charbon, et on ne le produit pas encore avec des énergies renouvelables, bien qu’on travaille beaucoup sur la question. Par conséquent, les questions en eau vont être réglées en aggravant le déficit de la balance énergétique de ces pays. Ainsi, à terme, nous ne sommes pas dans la durabilité, d’où les scénarios tendant à économiser l’eau.

La situation actuelle de la gestion de l’eau en méditerranée n’est pas bonne. En effet, comptons environ 20% de pertes en transports ; dans les grandes agglomérations comme Alger, Alexandrie des taux de pertes dans les canalisations qui approchent les 50%, un très grand gaspillage dans l’agriculture.

Or, cette eau est, dans la tradition romaine comme arabe, gratuite, donnée ; disponible dans les fontaines (vous avez tous visité des sites archéologiques, vous avez vu l’importance donnée à l’accès à l’eau pour toute la population). A Rome on ne payait pas l’eau non plus. Autrement dit, il y a une tradition des deux cotés de la méditerranée d’accès aisé à l’eau et il est évident que cette situation ne peut plus être aujourd’hui. Il est nécessaire d’économiser l’eau, de mieux gérer la demande en utilisant des mécanismes de tarification et de facturation bien plus efficaces  parce que dans beaucoup de pays, l’eau est encore quasi gratuite malgré tous les efforts qui ont été faits.

Nous considérons que l’on pourrait, par une gestion rationnelle, économiser ¼ de la demande actuelle d’eau. Si rien n’est fait, la pression sur les ressources en eau va encore s’accroitre, et on y répondra à la hâte, par la construction de stations de dessalement. Or, notre perspective est celle d’une gestion maitrisée de l’eau.

À l’heure actuelle, c’est le  scénario non durable qui est en train de se dérouler. Depuis 10 ans, les usines de dessalement s’établissent un peu partout. Plus de 50% de l’eau de Malte est dessalée ; Chypre s’est entièrement équipée également et enfin l’Algérie, qui a des ressources en eau, a dû construire en toute hâte 4 grandes stations de dessalement, il y trois ans, pour faire face à la demande. L’Espagne s’est aussi initiée au dessalement ; Israël vient de mettre en service, avec VEOLIA, une station de traitement qui produit 400 000 m3 d’eau dessalée par jour et qui va également desservir la Jordanie. Dans ce cas, nous rejoignons les questions de sécurité aussi parce que la Jordanie va en partie dépendre, pour ses ressources en eau, de cette usine. Les deux pays sont donc condamnés à vivre ensemble et à s’entendre.

Concernant l’énergie, la situation actuelle en Méditerranée n’est pas bonne non plus. C’est une région extrêmement dépendante des énergies fossiles. A l’horizon 2025, il est prévu que nous dépendrons à 87% des énergies fossiles. Or, en 2000, nous avions déjà atteint ce taux !

Tous les indicateurs sont préoccupants. Tout d’abord l’efficacité énergétique, c'est-à-dire la production par unité d’énergie, n’est pas bonne comparée aux pays de l’OCDE. Ensuite, les émissions de gaz à effet de serre ont augmenté massivement depuis 1990. Lorsqu’on regarde l’application du protocole de Kyoto par les pays de l’Annexe I du Protocole, c'est-à-dire les pays dits riches, l’Espagne, qui aurait dû limiter ses émissions à 15%, est aujourd’hui à + 52%. La Grèce qui était contingentée à +25%, dans le cadre de la politique de rattrapage, est déjà à +40% et l’Italie, qui était dans la norme des pays de l’OCDE à -8%, est aujourd’hui à +13%. Il y a donc un écart en Italie de 21%. Voilà un pays qui repose largement sur les énergies fossiles.  Ces pays n’ont pas d’énergie nucléaire (sauf l’Espagne qui doit avoir 2 centrales) ce qui peut se comprendre dans cette région très sismique ou de plus le contexte d’insécurité est peu propice,mais surtout, ils exploitent très peu les énergies renouvelables.

En effet, si la Méditerranée est une région ensoleillée, le taux de recours à l’énergie solaire est quasi nul : 2% pour l’éolien et le solaire. Une région comme la PACA a beaucoup moins de production solaire, pour l’eau chaude, que l’Alsace ! Par conséquent, les perspectives de politique durable de l’energie à 2025 sont très mauvaises : une demande globale de +65%, +150% dans le Sud et l’Est. Les pays du Sud et de l’Est seront extrêmement dépendants de l’énergie fossile et vont prendre de plein fouet la hausse du pétrole, la hausse du gaz, du charbon, et ceci sera très handicapant pour leur développement. Par ailleurs, dans la négociation post-Kyoto qui va s’ouvrir, les pays à développement intermédiaire tels que les pays méditerranéens qui étaient, jusqu’à présent, hors du protocole de Kyoto, vont être invités à contribuer à la maitrise des gaz à effet de serre, de même que la Chine, l’Inde, le Brésil, etc.

Ainsi pour eux, c’est une révision déchirante des modes de développement. Il leur faudra arrêter d’avoir des appartements mal isolés, d’avoir des grosses Mercédès comme on en voit dans les rues de Beyrouth, de grosses américaines qui consomment 25-28 litres/100, etc. ou de faire marcher l’air conditionné dans n’importes quelles conditions.

C’est donc un véritable changement culturel que le scénario énergétique de l’avenir va demander à l’ensemble de nos pays, y compris les pays européens.

Là aussi nous avons construit un scénario alternatif. En 2000, la région consommait 825 000 millions de tonnes-équivalent-pétrole. Si rien n’est fait elle atteindra 1 milliard 365 millions en 2025, ce qui serait absolument catastrophique pour l’économie. En effet, un pays comme le Maroc ne pourra pas payer une telle facture énergétique.

Nous avons donc construit un scénario de modération, fondé sur l’isolation des logements, sur des technologies plus performantes, sur l’utilisation du solaire, etc.

Il est possible d’aller beaucoup plus loin d’autant plus que, sur le solaire, tous les pays méditerranéens sont des pays où l’on construit avec des toits plats (en dehors peut-être de l’Espagne ou du sud de la France). Sur les toits plats il est très facile d’installer des équipements d’énergie solaire aussi bien pour l’eau chaude que pour le photovoltaïque. 

On pourrait aussi imaginer un scénario d’émissions de gaz à effet de serre qui ne soit pas la ligne rouge mais un scénario alternatif qui reste malgré tout en hausse sensible. Sur cette question, cela dépend beaucoup des négociations post-Kyoto. Si les Américains, et tous les pays du G8, sont décidés à « embarquer Â» les pays du Sud, le scénario catastrophe ne pourra pas s’opérer. Si en revanche, on continue à exonérer les pays émergents, ou les pays du Sud, de toutes contraintes en matière d’émissions comme cela a été fait avec le Protocole de Kyoto, alors le risque est que le mauvais scénario se déroule. Mais à ce moment là, les pays devront faire face à la facture énergétique.

Il y a également le problème des transports.

Le problème des transports recoupe en partie seulement la question énergétique.

En effet, la question du changement climatique ne doit pas occuper la totalité de l’agenda environnemental.

La pollution locale et la qualité de la vie urbaine sont liées aux transports.

Voyez le bruit et la pollution atmosphérique dans les grandes agglomérations comme Le Caire, Istanbul, Naples, Alger, Casablanca, et les questions d’emprises au sol, d’embouteillages, de coûts de gestion.

Ainsi, avoir des transports efficaces est important non seulement pour l’effet de serre mais aussi pour la bonne gestion urbaine.

Aujourd’hui, une ville moderne est une ville qui a des transports publics de très bonne qualité et, plus les pays sont avancés plus les transports publics urbains sont intensifs et efficaces. Il suffit de voir Munich, Francfort, Zurich, même Paris à certains égards, et tout ce qui s’est passé dans nos grandes villes pour les transports publics. Les pays du Sud doivent suivre cette voie, dans leur intérêt afin d’avoir des villes vivables et économiquement performantes. Si on ne peut pas se déplacer dans une ville, on ne peut pas y faire d’affaires non plus. Les perspectives de croissances du trafic sont spectaculaires.  Nous partons donc d’une situation très dégradée sur les transports publics. Le train par exemple. Des réseaux ont été construits pendant la période de colonisation, d’assez bonne qualitépar exemple au Maroc et en Tunisie, mais certains pays ont laissé totalement se dégrader les chemins de fer. L’Algérie par exemple. La ligne que les Anglais avaient construit, qui allait du Caire à Jérusalem, a été détruite et n’a jamais été remplacée. Les Israéliens eux-mêmes ont peu fait pour le chemin de fer. Si vous allez de Tel-Aviv à Jérusalem il y avait encore peu un petit « tof-tof Â» à peine amélioré par rapport au temps des Anglais. Les Turcs non plus n’ont pas beaucoup amélioré leurs chemins de fer et la Grèce commence seulement à s’y engager alors que son réseau date des années 1880-1890. Il n’y avait eu aucune modernisation jusqu’à l’entrée de la Grèce dans l’UE. Elle est seulement en train de moderniser, d’électrifier son chemin de fer. Ne parlons pas des Balkans, et la situation, même en Italie, ne fait que commencer à s’améliorer. Le chemin de fer, qui est si important en Europe, si performant, est en très mauvais état en Méditerranée.

Il n’y a que deux pays qui ont fait beaucoup pour le chemin de fer, c’est le Maroc, qui a vraiment construit un réseau ferré  remarquable entre les grandes villes, et la Tunisie.

Pour les transports urbains, il y a parfois un petit effort de fait comme la construction du métro à Istanbul, à Tunis. Mais le métro à Alger a été abandonné, et la ville repose donc beaucoup sur le transport de bus et sur les vans, ces petits cars de 9 places, transports vraiment rustiques, peu efficaces et polluants.

Il y a certes des améliorations, comme à Athènes ou à Istanbul mais dans l’ensemble, il y a un énorme retard.

Pour un pays comme l’Espagne, qui a fait un rattrapage extraordinaire dans ses transports urbains, combien de pays en retard !

Aussi, pour faire face à la croissance du trafic, le point de départ n’est pas très bon pour la plupart des pays méditerranéens. Voilà des pays qui vont être confrontés à un développement de leur espace urbain et à la question de la réduction de la pollution, etc. Or, leur situation de départ est déjà mauvaise, s’agissant du transport des personnes.

Pour le transport des marchandises, c’est le « tout camion Â» qui règne en Afrique du Nord ou entre l’Italie et l’Europe. Entre l’Italie et l’Europe, 95% des marchandises sont transportées par camion. Et entre l’Espagne et l’Europe, 92%. Vous ne serez donc pas étonnés que la France soit devenue un « couloir à camions Â», entre Barcelone et la frontière italienne. Puisque nous n’avons pas réussi à faire les percées alpines, tout ceci passe désormais par la région PACA : l’A9 est complètement saturée si bien qu’un projet de seconde autoroute est à l’étude. Malheureusement, les perspectives ne sont pas si simples que ça. En effet, voyez le temps que l’on met pour faire le Lyon-Turin.

 On parle maintenant depuis 15 ans du transport combiné. Mais ce sont des investissements extrêmement lourds et on a pris beaucoup de retard. Autrement dit,  nous sommes débordés par le « tout camion Â». Par ailleurs, ce qui a lieu entre la France, l’Espagne, le reste de l’Europe, existe également dans des pays comme la Syrie, le Liban, la Turquie.

Le cabotage peut être une solution, pour les marchandises bien sûr. Mais il ne fait que balbutier pour l’instant, même si c’est une réponse qui peut être extrêmement pertinente pour l’avenir.

Nous avons donc étudié un scénario alternatif sur ces questions, et notamment sur la base du cabotage. En particulier à propos des camions qui viennent de l’Est, du Moyen-Orient, c’est à dire de la Turquie, de l’Irak. En Irak il y a un gros marché. On exporte énormément et on importe : beaucoup de choses se font par camion.

Une telle situation n’est ni efficace, ni durable.

La question urbaine est devenue extrêmement importante. La Méditerranée était une région de ruraux, avec des grandes villes. Il y avait des grandes villes dans certains pays comme l’Egypte ou l’Italie. Mais il y avait aussi une tradition, une forte part de la population qui était rurale. Or, le phénomène urbain s’est développé dans cette région à une allure extraordinaire. Notamment en Afrique du Nord, en Turquie. La Turquie était un pays fondamentalement rural. Mais elle est en train de basculer, avec l’émigration, vers les villes. Elle doit donc faire face à des problèmes d’habitat, de maîtrise de la croissance urbaine.

Le problème du logement, en outre, est criant un peu partout.

L’Algérie, par exemple, ne parvient pas à sortir de sa crise du logement. Aussi, se posent les questions de fonctionnement de ces grandes agglomérations. Une agglomération comme Tunis arrive à maîtriser son développement, à avoir une planification urbaine, à lier l’extension des villes aux transports, parce que c’est un Etat très structuré et très bien organisé, avec un grand sens de l’intérêt public.

Au contraire, combien de pays en crises chroniques ne sont pas arrivés à maîtriser leur développement urbain ! Nous n’avons pas de scénario pour cette question. Construire « la ville sur la ville Â», est très bien, mais on ne sait pas le faire.

Lutter contre l’étalement urbain, impressionnant en Europe et en particulier en France, mais qui est une tendance pratiquement mondiale, est un enjeu extrêmement difficile dans des pays où une partie très importante de la construction se fait sans permis. Dans un pays comme la Grèce où j’ai vécu, une part des constructions sont sans permis et l’année où je l’ai quittée, la veille des élections, on en était à 17ème loi de régularisation des constructions sans permis depuis la dernière guerre. Et c’est un pays européen !

L’Italie également. M. BERLUSCONI a demandé une loi de régularisation des constructions sans permis. Nous n’avons pas idée de ce que c’est en France, où l’on construit avec des permis, mis à part quelques cabanons ou de petites extensions.

On ne peut faire de la maîtrise urbaine que si la construction se fait légalement. Et c’est loin d’être le cas en Méditerranée. Il y a beaucoup de constructions informelles.

Je suis extrêmement pessimiste quant à la maîtrise de l’étalement urbain. Je n’en vois pas, pour le moment, le début.

Puis la question rurale, il faut s’y intéresser. Cela n’intéresse pas grand monde, c’est une affaire de spécialistes, d’ingénieurs des eaux et forêts. Mais c’est une erreur parce qu’il faut mener des politiques rurales actives, d’abord sur l’ensemble de la planète, mais en particulier en Méditerranée.

Comme nous, nous l’avons fait en France. En soutenant l’agriculture, en soutenant le tourisme rural, en menant des politiques de développement rural avec les fonds européens et finalement, on a maintenu une vie rurale en France qui n’a cependant plus le caractère d’autrefois. Avec des services publics, des services privés, des équipements, et on a mis un terme aux migrations massives que nous avons connu dans toute la première partie du XXème siècle.

Rien de tel en Méditerranée. Cette différence de niveaux de vie, d’infrastructures, de services entre les villes et les campagnes est considérable. Il y a deux pays très critiques de ce point de vue là : la Turquie et le Maroc.

Au Maroc, le nouveau roi a pris conscience de cette question du retard des régions rurales avec l’émigration qui s’en suivait. Au Maroc, le taux d’alphabétisation des filles est très faible dans le milieu rural. Peu de filles vont au collège, elles ne vont pas dans l’enseignement secondaire, et c’est la même chose en Turquie avec un peu moins de gravité. Il y donc a un lien entre le dépérissement du milieu rural, sa pauvreté économique, ses mauvaises infrastructures et la condition de la femme. Tout cela forme un développement qu’on peut qualifier de non durable, ne serait-ce qu’éthiquement.

Ainsi, il faut mener des politiques rurales actives. Cela  passe par un intérêt pour l’agronomie de ces régions, pour l’amélioration du pastoralisme, pour le développement de l’irrigation, et en particulier de la petite irrigation. Nous n’avons pas toujours besoin de grands barrages (on peut faire des retenues collinaires). L’essentiel est de mettre en place des  politiques actives.

Or, un pays comme l’Algérie a totalement sacrifié son monde rural. Après l’indépendance en 1962, il y a eu l’industrie lourde, etc.

Et d’autre part, vous avez l’exemple de la Tunisie. BOURGUIBA a eu l’intelligence d’investir dans le milieu rural, d’investir sur la condition des filles, les femmes à la campagne comme ailleurs etc. de ce fait il y a une vie rurale en Tunisie qui est sans communes mesures avec celle que l’on trouve en Algérie. L’Algérie a pris conscience de cette question, et vous vous souvenez peut-être que du temps de BOUMEDIENE elle avait lancé l’opération des 1 000 villages qui ne fut pas une réussite : c’était déjà un peu tard. De ce fait, maintenir la population dans les campagnes nécessite des équipements, des investissements, l’amélioration des services collectifs. Par ailleurs, cette politique est à mener dans l’ensemble des pays méditerranéens, non seulement au Sud mais dans les Balkans également. Dans l’Ex-Yougoslavie, en Albanie, mais aussi en Turquie. Cela demande beaucoup d’efforts.

En France cela nous a demandé 50 ans d’efforts pour s’occuper de l’électrification rurale, des adductions d’eau etc. Le taux d’adduction d’eau dans les régions rurales au Maroc et en Turquie, est très faible ce qui réduit l’accès à l’eau potable. 30 millions de personnes n’ont pas accès à l’eau potable  en Méditerranée, en général, ce sont des ruraux.

Nous avons construit un scénario dans lequel on essaierait de maintenir une partie de la population agricole. En s’y intéressant, en investissant dans l’économie (ça c’est la question de la qualité), dans l’aménagement rural, les politiques de développement durable, dans les adductions d’eau, etc. Là aussi l’Europe a un rôle évidemment majeur.

Enfin, il y a la question du littoral. Le littoral est important en Méditerranée pour deux raisons majeures.

La première, c’est que la population s’établit majoritairement sur le littoral, y compris en France, Espagne, Israël, Palestine jusqu’au Liban, où la densité est forte ; et puis il y a de grands vides.

Aussi y a-t-il un déséquilibre dans les établissements humains qui est impressionnant.

A ces habitants permanents, s’ajoute le tourisme international. La Méditerranée est la première région touristique de la planète : 1/3 du tourisme mondial auquel s’ajoutent les tourismes locaux au fur et à mesure que les pays se développent.

Ainsi, Il y a un tourisme grec, il y a un tourisme turc, tunisien, égyptien, et il y a donc une colonisation des côtes aussi par les résidences secondaires. Le littoral est de ce fait sur-occupé. Nous appelons cela la littoralisation.

Un développement des infrastructures routières, aéroportuaires, portuaires nourrit cette littoralisation. Beaucoup d’industries s’implantent sur le littoral : les centrales thermiques, les usines de dessalement, etc. Nous assistons donc à un processus d’artificialisation des côtes comme c’est le cas sur la Côte d’Azur mais aussi en Espagne.

Tout le monde a entendu parler d’urbanisation accélérée de la côte Sud de l’Espagne, autour d’Almeria, autour de Malaga. Le problème est que ces zones doivent rester vivables, même s’il y a une perte de patrimoine naturel parce les constructions artificialisent les côtes, détruisent les plages, les dunes, assèchent les zones humides.

C’est ce qui s’est passé chez nous entre la frontière italienne et Saint Raphaël ou à l’inverse, l’effort qu’il a fallu déployer dans le Var ou sur le Languedoc, pour conserver des espaces naturels et des paysages d’une certaine qualité. C’est un combat énorme. En France, nous avons fait la « loi littoral Â». J’ai eu la chance d’y participer à l’époque, et nous essayons de convaincre les autres pays d’en faire autant aujourd’hui.

L’Algérie a une « loi littoral Â», Israël, la Grèce, la Croatie également et l’Espagne s’interroge. Peu de pays sont enclins à créer des règles qui protègeraient le littoral. Par ailleurs, pour protéger le littoral avec une loi sur l’urbanisation, encore faut-il que la construction soit contrôlée, que l’on construise avec des permis. Sinon ce sont des lois qui restent sur le papier.

Malheureusement, il y a un certain nombre de pays dans lesquels il y a beaucoup de constructions illégales. En France, nous avons mis de l’ordre, par exemple, dans l’occupation du domaine public maritime, dans les plages, les restaurants. Je pense qu’en France nous avons fait un travail considérable pour avoir un aménagement ordonné de notre littoral. Nous avons créé le Conservatoire du Littoral, qui est aussi très important. Nous avons essayé de « vendre Â» cette idée là mais c’est un échec. Aucun autre pays n’a créé un Conservatoire du Littoral.

Les pays mettent cependant en place une Agence du Littoral. C’est le cas de l’Algérie et de la Tunisie.

En France il est interdit depuis 25 ans de construire des routes le long du littoral de façon à éviter d’induire l’urbanisation continue comme c’est le cas entre Antibes et Cannes. Le Var, avec la Presqu’île de Saint Tropez, a été protégé du fait qu’il était matériellement impossible de construire routes ou chemins de fer le long du littoral comme cela a été fait à Antibes. Ainsi, il n’y a pas eu d’urbanisation induite pendant tout le début du XXème siècle, puis les lois de protection ont pris le relais.

Peut-on mieux protéger le littoral ? Je crois que oui puisqu’on l’a fait en France, certes avec retard. Il me parait indispensable que tous ces pays protègent leur littoral.

A l’heure actuelle, le plan d’action pour la Méditerranée négocie un Protocole, c’est à dire une Convention Internationale, sur la gestion du littoral méditerranéen. Cela se déroule cette semaine à Madrid. Toute une série de pays sont réticents, dont la Grèce, parce qu’évidemment en Grèce, chacun veut avoir sa maison les pieds dans l’eau avec la taverne à côté ; et on peut le comprendre. C’est très agréable. De plus, il y a 15 500 km de côtes en Grèce, ce qui représente 1/3 du linéaire côtier méditerranéen, de ce fait les gens ont le sentiment qu’il y a une abondance. Cependant, qu’est ce qui restera de la beauté de la Grèce si ce qui est en train de se dérouler se pérennise. Déjà un certain nombre d’îles sont devenues de véritables enfers en été. D’autant plus que les bateaux, il y en a maintenant toute une série, on réduit le temps d’accès dans les îles des Cyclades. Progressivement tout ce patrimoine perd de ses caractéristiques.

Nous pensons que ces tendances peuvent être infléchies, sinon on ne fera pas de politique de protection de l’environnement. Vous ne pouvez pas, d’un côté essayer de protéger l’environnement, et de l’autre avoir des tendances lourdes qui l’affectent durablement. Il est possible d’avoir une politique d’eau et d’énergie mieux gérée.

La priorité au rail, je ne suis pas sûr que nous puissions la relancer tout de suite. Mais il faut tout de même aller dans ce sens et en particulier pour le transport urbain. Il faut certainement développer le cabotage, s’occuper de la réduction de la pollution marine par les navires, ce qui est loin d’être fait. Certes Il n’y a pas d’accidents en Méditerranée ou très peu. Cependant, j’ai vu beaucoup de petits accidents au moment des déchargements de pétrole dans les ports. Et puis il y a énormément de dégazage sauvage en haute mer. Là, les chiffres varient. L’OMI les évalue à 30 000 tonnes/an, ce qui n’est pas négligeable. Le WWF à 500 000 tonnes, mais même 30 000 tonnes, c’est déjà beaucoup dans une mer semi-fermée. Et cela explique la quantité de boulettes de pétrole que vous trouvez sur les plages, notamment sur toute la partie Est : les plages turques, israéliennes. Ce n’est pas évident, cela demande une gouvernance et une coopération. Est-ce que ces pays sont en mesure de construire des politiques de développement durable, ou sont intéressés pour s’engager réellement, par exemple, dans une politique énergétique ou dans une politique de maîtrise de gestion de l’eau ? Sont-ils capable de ne pas répondre simplement par le dessalement qui aggrave leur balance énergétique ?

Pour l’instant j’en doute beaucoup. Et tous cas ça n’est pas ce que l’on voit. Nous voyons des administrations de l’environnement extrêmement faibles, des Ministres de l’Environnement peu influents dans les gouvernements et des agendas politiques qui prennent très peu en compte ces questions de développement durable.

La situation de départ est donc très faible en matière de prise de conscience et ce d’autant plus que dans ce domaine, la société civile joue un rôle très important. La liberté d’expression, les ONG, les associations (chez nous elles jouent un rôle très important pour lancer la politique de l’environnement), l’accès aux tribunaux, la liberté de la presse. Or, dans les pays à régimes autoritaires cela ne marche pas vraiment. Les ONG sont souvent semi-officielles, la presse peut parfois critiquer, et l’environnement peut être un terrain où elle critique parce que c’est un terrain qui n’est pas trop politique. La presse égyptienne, en particulier, publie régulièrement des articles sur la dégradation de l’environnement, la gestion des déchets industriels, les décharges dans le désert, etc. La presse marocaine aussi.

 La presse est très importante.

Quand je parle d’obligation de changement dans les pays ce n’est pas seulement dans la gouvernance. De mon point de vue, sans démocratisation, il y a peu de chances que les enjeux environnementaux puissent véritablement progresser, sauf s’il y a une atteinte évidente à la santé publique. Dans ce cas, les gouvernements se doivent de faire quelque chose. 

En France, l’accès aux tribunaux pour les associations, date d’un siècle. L’accès gratuit aux tribunaux par les ONG chez nous, est prévu depuis longtemps.

Il y a très peu de pays méditerranéens dans lesquels les ONG ont accès aux tribunaux.

La coopération bilatérale, est très importante également : l’AFD, La GTZ, La Cooperazione, SIDA etc..Tout le monde en Méditerranée fait de la coopération sur le développement, qu’on appelle durable aujourd’hui : les questions rurales, les transports urbains. Les Allemands sont très actifs, en particulier sur l’épuration des eaux usées dans un pays comme la Tunisie. Et l’AFD a commencé à s’intéresser sérieusement à la Méditerranée.

En ce qui concerne la coopération régionale, c’est à dire multilatérale, c’est très compliqué. Nous avons le plan d’action pour la Méditerranée, dont je vous ai parlé, qui fonctionne sous l’égide des Nations Unies. Cela facilite beaucoup de choses, en particulier pour amener Israël et les pays arabes à la même table. Mais pas seulement eux. Il y a aussi les Chypriotes et les Turcs ; les Marocains et les Algériens qui ne s’entendent pas. Le système des Nations Unies, avec ses procédures, permet d’amener à coopérer, à débattre, des pays qui n’ont pas de relations diplomatiques ou qui sont même en guerre ou en situation d’armistice, comme le sont le Liban et Israël.

Il y a un deuxième cadre important pour les pêcheries, qui fonctionne à Rome, le Conseil général des pêches en Méditerranée. Je ne vous ai pas parlé de pêche mais on ne peut pas parler de tout.

Et puis il y a le Partenariat euro-méditerranéen. Tout le monde en connaît les avancées et les insuffisances qui sont importantes. Sur le plan de l’environnement, il a été très faible, quasi inexistant. Plusieurs tentatives pour le relancer sont menées. La dernière conférence, la conférence du 10ème anniversaire était il y a deux ans, et a lancé une initiative qui s’appelle Horizon 2020 qui a pour objectif la réduction de la pollution en Méditerranée d’ici 2020, mais les pays partenaires n’ont pas d’argent à y mettre. Une station d’épuration coûte très cher. Celle de Marseille, ville d’un million d’habitants, a coûté 150 millions d’euros et ce, sans compter la tranche actuelle qui est en cours de construction. Mais Il y a des villes de 4-5 ou 6 millions d’habitants. Il n’est donc pas question que l’UE distribue de pareils fonds. Cependant dans les pays du Sud de l’Europe, elle l’a fait. Elle a financé à 80% la station d’épuration de Thessalonique par exemple. 40% de subventions et 40% de prêts sans intérêt de la BEI, alors que les pays du Sud sont livrés à eux-mêmes.

Pour autant, ça ne les dispense pas de leurs obligations. L’Algérie, par exemple, a les moyens, avec son trésor pétrolier, de faire face au problème des eaux usées. La situation des stations d’épuration en Algérie est catastrophique. Dans les grandes villes d’Algérie l’eau rejoint la mer sans être épurée. Il y a eu un énorme retard dans la sombre période des années 90 mais aujourd’hui il faut vraiment traiter cette question qui rejoint des enjeux de santé, des enjeux de tourisme aussi. Il n’y a pas de tourisme sans épuration des eaux usées et sans mer propre.

Au contraire, le Maroc qui n’a pas beaucoup de moyens, a fait de gros efforts : il veut desormais obtenir  le pavillon bleu. On voit le pavillon bleu se répandre partout en Turquie, au Maroc. La situation progresse donc mais pour ces pays du Sud, les dépenses d’environnement et de transport durables, sont des dépenses considérables.

Il y a un investissement énorme à faire pour rénover les chemins de fer, faire des transports urbains efficaces, épurer les eaux usées, réparer les fuites, amener l’eau dans les régions rurales. Tout cela nécessite des dépenses absolument considérables. On peut toujours, si l’on en croit les écologistes, dire que ce sont d’excellents investissements, qui vont rapporter, etc. mais les pays, eux, sont confrontés aux financements de ces investissements. Des pays comme l’Espagne et la Grèce auraient été incapables de financer ce genre d’investissement sans les fonds de cohésion et fonds structurels européens. Par ailleurs, en France, nous avons bénéficié aussi très largement de ces fonds européens. S’il n’y a pas un véritable effort de réalisé dans le cadre euro-méditerranéen, bilatéral ou multilatéral, pour soutenir les politiques environnementales et les politiques de développement durable de ces pays, je ne pense pas qu’un scénario alternatif soit réalisable.

Je termine sur l’Union méditerranéenne. Est-ce que l’Union méditerranéenne est une option qui peut permettre de progresser ? Il a été dit que l’environnement serait l’un des piliers de cette Union euro-méditerranéenne. Elle fonctionnerait comme un G8, et serait baptisée GMED. Le G8 est un organe, ce n’est pas une institution. C’est un organe de très haut niveau qui donne des impulsions à des processus existants. Par exemple, la dernière réunion du G8 a décidé de stimuler la négociation post-Kyoto, et d’avoir des objectifs forts. L’UE a déclaré réduire les émissions de gaz à effet de serre de 20% d’ici 2020. Le G8 n’a pas le pouvoir de faire appliquer ces déclarations mais les pays membres du G8 ont l’obligation de défendre ces options dans les instances normales.

Je vois avec sympathie l’idée d’une Union méditerranéenne qui prendrait à cœur ces questions, peu connues, qui pousserait les institutions normales et les processus comme le Partenariat, à investir de façon beaucoup plus radicale dans les questions soulevées par le Plan Bleu.

Ainsi,  il est possible et même urgent de concilier environnement et économie.

QUESTIONS :

La conscientisation et la bonne gouvernance :

Le Plan Bleu s’adresse aux élites intellectuelles de ces pays. C’est-à-dire aux universitaires, aux chercheurs, ceux qui lisent et qui s’informent. Et cela a beaucoup d’importance.

Les scientifiques ont toujours joué, et jouent encore, un grand rôle dans tous les pays occidentaux dans la prise de conscience des questions environnementales. Mais la science est dans un état très faible dans les pays du Sud. En dehors de la Tunisie, on dépense en moyenne pour la science, 0,1% du PIB, sauf Israël qui dépense 4/5 % et qui bat des records mondiaux, avec la Suède. Or, c’est sur la communauté académique et scientifique que repose une partie de la prise de conscience environnementale. En effet, lorsque les grands scientifiques, ou les grands médecins, parlent de ces questions, chez nous cela a du poids. Certes, la conscientisation est nécessaire, mais l’administration aussi, c’est à dire l’Etat. Or, nous sommes dans une région où les Etats sont très puissants et où la décentralisation est très faible. Seule l’Espagne est vraiment décentralisée. L’Italie et la France sont décentralisées, mais assez peu comparé à l’Espagne. Tous les autres pays sont très centralisés. La Grèce est très centralisée, la Turquie a le système napoléonien !

Mais l’essentiel est d’avoir une administration honnête. Une administration peut porter l’intérêt public même si la conscience publique est encore faible. En France, lorsque la loi sur les parcs nationaux a été votée, en 1960 et la loi sur les Agences de bassin en 1964, la conscience de l’opinion était très faible. Mais nous sommes satisfaits d’avoir créé ces agences de l’eau qui ont maintenant plus de 40 ans. Il y avait un côté « despotisme éclairé Â» dans l’administration française de l’après-guerre. On le lui a assez reproché.

En Turquie, c’est un peu la même chose, il y a une responsabilité des autorités publiques. En Tunisie, il y a une excellente administration, de très bonne qualité, honnête, qui se sent investie de cette responsabilité ; même si c’est un pays de type autoritaire. C’est pour cela que dans ce pays on traite assez bien ces questions là. C’est un pays qui a beaucoup avancé. Un organisme comme l’ONAS, l’office national d’assainissement, dirigé par des grands ingénieurs, se sent investi de la question de l’épuration des eaux usées.

Ainsi, il n’y pas que la conscientisation. Il y a aussi la responsabilité des autorités publiques. Les autorités publiques sont présentes dans les réunions internationales et elles ont des obligations. Elles rentrent chez elles et font des rapports.

Par exemple, pour le plan d’action pour la Méditerranée chaque pays doit, chaque année, rendre compte de la manière dont il a appliqué la Convention de Barcelone et ses Protocoles. Il y a une pression internationale. Et celle-ci doit s’accroître. C’est ce qui a eu lieu en France. La France s’occupait assez peu des questions de l’environnement depuis un certain nombre d’années, puis l’Europe a fait pression pour élever le niveau. Et pourtant il y une conscience élevée. En Bretagne, par exemple, il y a une conscience extrêmement élevée des problèmes de la pollution de l’eau pourtant rien n’est réellement fait. Face à la pollution liée aux élevages porcins et toutes ces questions là, l’UE a joué son rôle pour pousser la France à prendre les choses en main.

Donc la conscience ne suffit pas. Il faut aussi un relais dans l’appareil public. Il faut des collectivités locales, qui s’occupent de cela. Nous avons la chance d’avoir des communes en France qui sont responsables des déchets, de l’assainissement, et elles font ce travail plutôt bien. Nos villes sont à peu près propres, en dehors de Paris.

Les villes méditerranéennes ne sont pas propres. Les plages ne sont pas propres, les sites naturels ne le sont pas non plus.

Il y a des pays qui sont débordés par la question des déchets et la mer est pleine de déchets. La question des déchets, des emballages etc. est une question majeure et les structures de ces pays sont très faibles pour faire face à cela parce qu’elles n’ont pas les ressources que nos communes ont ; tout remonte à l’Etat. Il donc très important d’avoir à l’intérieur de tous ces Etats, une gouvernance capable de faire face à ces problèmes.

Par ailleurs s’il était possible d’aller devant les tribunaux, invoquer le droit international pour  obliger les pays à agir, ce serait encore mieux. En effet, le pilier juridique n’est pas négligeable. En France par exemple, les premiers arrêts du Conseil d’Etat sur les questions de l’environnement datent du début du siècle. En 1913 par exemple, à propos de l’abattement des arbres de l’avenue Marigny : le préfet de police voulait abattre les arbres pour des questions de sécurité et le CE l’a interdit, ce qui était très audacieux.  Autrement dit, la peur du juge existe dans les pays démocratiques, elle est très importante.

La conscientisation est donc nécessaire mais aussi un appareil d’Etat solide, et les tribunaux, puis les entreprises, la technologie. C’est ce que nous avons en France et en Allemagne : ces grandes entreprises avec le système de la gestion déléguée, qui est un système qui fonctionne très bien. Alors que dans beaucoup de ces pays c’est encore l’administration d’Etat qui gère directement. Ainsi, ce sont des sociétés nationales qui gèrent l’eau, l’assainissement, ce système est à la fois efficace et un peu archaïque. Certes, si ce sont de bonnes sociétés, comme par exemple en Tunisie, cela fonctionne, mais si ce sont des offices ou des sociétés nationales corrompues ou qui ne maîtrisent pas le management moderne, alors c’est une catastrophe : les stations d’épuration ne marchent pas, les réseaux d’eau fuient, les ordures ne sont pas ramassées.

Les pays du Golfe et le développement durable :

Puisqu’ils ont la ressource pétrolière, ils sont hors norme. Ils peuvent produire de l’eau avec du pétrole, ils n’ont pas de problèmes d’énergie, ce n’est pas comparable avec des pays comme le Maroc ou la Tunisie qui n’ont rien de tout cela et sont obligés de faire face à des enjeux de développement durable avec très peu de ressources.

Je pense qu’ils gèrent très bien leurs déchets, leur eau etc. avec les ressources pétrolières qu’ils ont. Pour autant est-ce que la situation est durable ? Tout dépend des ressources pétrolières. Ce n’est pas comparable au bassin méditerranéen. Même les pays pétroliers du bassin méditerranéen ne vivent pas comme les pays du Golfe. Que ce soit la Libye ou l’Algérie.

La gouvernance internationale, pour être efficace :

Il y a très peu de régions dans le monde où une gouvernance internationale a été mise en place. Il existe un traité sur la gestion commune de l’Antarctique. Mais l’Antarctique est une région inoccupée. Pour l’Arctique, que ce soit le Danemark ou la Russie, chacun veut exercer ses droits ou être le premier à maîtriser le passage du Nord-ouest, il y a donc une tension des intérêts.

En Méditerranée, on pourrait aller dans cette direction, dans certains domaines. C’est le cas dans le domaine marin. En effet, le domaine marin est un domaine véritablement commun. Tout d’abord les ZEE n’ont pas été déterminées en Méditerranée. Autrement dit, la mer Méditerranée n’a pas été nationalisée. Dans le cadre du droit de la mer, il y a les eaux territoriales qui font 12 miles, puis les zones peuvent être étendues jusqu’à 200 miles. Si tous les pays riverains appliquaient ce système, il n’y aurait plus de haute mer en Méditerranée. Certains pays l’ont fait pour la pêche. Mais dans l’ensemble, les pays se sont retenus de le faire.  En mer Egée par exemple, la Grèce n’a pas étendu ses eaux territoriales à 12 miles mais à 6 miles parce que la Turquie a fait remarquer qu’une telle initiative serait un casus belli et qu’elle enverrait ses troupes immédiatement. En 1995, la Grèce a renoncé.

 Il y a donc une grande zone de haute mer en Méditerranée.

Quels sont les enjeux ? Il y a des enjeux internationaux, qui commencent à être gérés de façon internationale.

Tout d’abord la biodiversité marine, c’est à dire les espèces migratrices. Ce qui ne concerne pas seulement les poissons mais également les tortues marines, les cétacés, etc. Un sanctuaire a été créé pour les cétacés, entre la France, l’Italie et Monaco, qui s’étend de la côte franco-ligure et monégasque jusqu’au Sud de la Sardaigne. C’est tout de même un triangle considérable, qui est géré par les 3 pays avec un traité international, comme pour l’Antarctique, et il est question de faire de même en Méditerranée orientale. Par ailleurs, ont été créées, dans le cadre de la Convention de Barcelone, des « aires protégées d’intérêt méditerranéen Â», qui représentent le stade supérieur de l’intérêt écologique de la Méditerranée, et qui sont également le bien commun de tous les pays. Ce ne sont pas leur propriété mais ces zones sont sous la responsabilité commune de tous les pays.

Mais rien n’a été fait pour la pêche. Pour l’instant, c’est l’Etat du pavillon qui est le maître des bateaux, puis l’Etat côtier pour la mer territoriale : on est donc loin d’avoir une gestion en commun de la pêche, sauf pour un certain nombre d’espèces comme le thon par exemple. Il y a un Accord sur le thon, il y a des contingents qui limitent à 25 000 tonnes de thon rouge par an la pêche, et il y a un contrôle en commun de ces prises. Dans ce cas précis, nous allons dans le sens d’une gestion internationale.

Concernant le dégazage et la pollution par les navires. En dehors des eaux territoriales et de la ZEE, c’est l’Etat du pavillon qui est responsable de contrôler ses bateaux. De ce fait, un bateau qui porte le pavillon des Bahamas ou du Libéria et qui dégaze en Méditerranée en haute mer, relève de la juridiction des Bahamas et du Libéria. Le système est quasi inefficace.

La France, après l’affaire du Prestige a totalement modifié sa position juridique sur cette question et a décidé de créer une zone de protection écologique de 200 miles, c’est à dire d’utiliser un démembrement de sa ZEE dans laquelle elle se donne le droit, qui est conforme au droit international, de contrôler les dégazages. Tous les pays peuvent faire de même. Par ailleurs, il serait possible d’aller beaucoup plus loin.

Il y a également un Accord, en mer du Nord, qui permet d’avoir un contrôle, une flotte d’avions communs, pour surveiller le dégazage : c’est l’Accord de Bonn. À mon avis nous devrions avoir la même sorte d’accord en Méditerranée. Donc, il est possible, sur des sujets essentiellement marins parce que la mer est tout de même un patrimoine commun, d’aller vers une gestion commune.

En revanche, pour la partie terrestre, y compris les fleuves, le développement durable, domestique, reste l’affaire de chaque pays. C’est très clair. Et ce, alors même que les fleuves polluent la mer ! Mais chaque pays contrôle ses fleuves.

Prévoir les conséquences du réchauffement climatique :

C’est la partie la plus incertaine de l’exercice du GIEC (Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat. Il y a 3 groupes. Un groupe 1 qui dit « voilà ce que va être le réchauffement Â», et un groupe 2 qui dit « voilà ce que peuvent être les effets Â». Celui là est beaucoup plus incertain. Dans cette incertitude, il y a des choses plus sûres que d’autres. En particulier l’impact sur les ressources en eau. Il est évident que le réchauffement se traduit par moins de précipitations dans les régions méditerranéennes alors que dans les pays très froids, en Scandinavie, Russie, il y aura moins de neige et plus de précipitations. Plus de précipitations dans les Alpes également, et moins de neige. En revanche dans le bassin méditerranéen il y aura une réduction des précipitations, j’ai dit tout à l’heure de 20 à 40%, c’est beaucoup selon les hypothèses. Les îles de la Méditerranée comme les Cyclades ou Malte reçoivent 30 à 50cm/an, ce qui n’est déjà pas beaucoup. Il y a aussi l’évapotranspiration, c’est à dire l’assèchement des terres. Du point de vue de la fertilité des terres, tout cela est extrêmement préoccupant.

Dans le domaine de l’eau, les prévisions sont assez précises et très préoccupantes. Evidemment, les conditions de vie dans les villes seront rendues plus difficiles. Ce qu’on sait peu, ce sont les questions sanitaires. Il peut y avoir des choses positives. Il y aura peut-être moins de moustiques par exemple, puisqu’il y aura moins d’eau. Il suffit de voir en Grèce la partie la plus arrosée, c’est à dire l’Ouest de la Grèce, qui est affectée par les moustiques. Dans la région de l’Egée, c’est beaucoup moins sérieux.

Quant aux conséquences sur les deltas, sur les ressources en eau, sur l’humidité des terres, elles sont assez bien travaillées.

L’adaptation au détriment de la réduction :

Il faut regarder le passé parce qu’il y a eu des évolutions climatiques. Pas à la même vitesse, qui, elles, n’étaient pas artificielles et il y a eu adaptation. Pour exemple, l’île de Délos, dans les Cyclades était le centre d’une grande civilisation. C’est une île qui fait 3,6 km² et, selon les archéologues du CNRS, y vivaient au 1er siècle Av.J.C, entre 10 000 et 22 000 habitants, avec des ressources en eau de 30-32 cm/mois. Dans le grand théâtre de Délos, il y

a 5000 places. Les citernes étaient construites sous le théâtre et les gradins du théâtre antique étaient conçus de façon à récupérer les eaux et à les amener à la citerne.

Donc le génie humain pour l’adaptation à des circonstances difficiles est un facteur très important.

Nous allons chercher des stratégies d’adaptation et nous avons déjà commencé. Pour l’instant je ne les trouve pas très bonnes. L’adaptation dans les stations de sport d’hivers consiste à construire des canons à neige et donc à mettre en péril toutes les ressources en eau de la montagne pour quelque chose qui va disparaître. Ce n’est pas le cas des hautes stations mais en moyenne montagne, elles disparaîtront probablement dans les 30/50 ans. Mais il y aura des stratégies d’adaptation partout. Certains envisagent des grandes migrations, etc. Nous n’y sommes pas. On ne construit pas ces stratégies d’adaptation parce qu’il y a toute une école de pensée qui dit : « si on se concentre sur les stratégies d’adaptation, on va oublier qu’il faut réduire nos émissions». Ainsi, il n’est question actuellement que de la réduction parce que, politiquement, il est presque incorrect de parler d’adaptation.

 Mais nous n’allons pas y échapper. En particulier pour l’agriculture, notre grand climatologue, M JOUZEL explique que même si on stabilisait, si on réduisait massivement nos  emissionsgaz à effet de serre, on ne stabiliserait la concentration qu’en 2050.

Peu importe les initiatives, le réchauffement aura lieu. Donc les stratégies d’adaptation sont indispensables. Mais il n’y a aucune raison que ces stratégies d’adaptation nous fassent faire l’économie de ce qu’on appelle la mitigation, c’est à dire la réduction des émissions. Mais évidemment, c’est ce que nous craignons parce que la capacité des sociétés humaines à s’adapter est considérable. Certains craignent, dans ce milieu du développement durable, que le réchauffement soit accepté comme une fatalité et qu’en commençant à travailler sur l’adaptation, on s’adaptera avec de la technologie, avec des énergies de substitution : c’est l’affaire des biocarburants. Donc on y travaille assez peu et on n’en parle encore moins. Mais le devoir des Etats est d’y travailler au Nord comme au Sud.

Cela est indispensable sinon il y aura alors de grandes migrations.

Le patrimoine :

On distingue entre patrimoine naturel et patrimoine culturel. C’est la Convention de l’UNESCO qui a créé ces distinctions. C’est un concept assez vaste dans lequel nous retrouvons les milieux naturels, les ressources naturelles, les bien culturels ; également nos savoirs, de très haut niveau comme les savoirs ruraux. La gouvernance est considérée comme faisant partie du patrimoine, c’est à dire par exemple, le fait d’avoir des Etats solides, capables de gérer démocratiquement des pays tout en étant efficaces. C’est une conception large.

Et puis il y a une conception plus réduite, qui se limite aux biens naturels et culturels qui n’ont pas une fonction économique, qui nous ont été transmis et qui doivent être transmis. Mais ces biens se distinguent de ce qu’on appelle les biens publics. Il y a parfois confusion. Le bien public est une notion économique. C’est un bien auquel il est possible d’accéder gratuitement et la consommation qui en est faite ne réduit pas la consommation des autres. Par exemple, nous respirons de l’air, c’est gratuit, et le fait que nous en respirions n’empêche pas les autres d’en bénéficier. Le fait de vivre dans un pays démocratique est également un bien public. C’est un bien ouvert. 

L’eau est-elle un patrimoine ou un bien public ? Les juristes discutent de cela. L’eau, nous voudrions qu’elle soit un bien public, mais l’eau qui arrive au robinet est loin de la source et, pour la traiter, l’apporter, la sécuriser, il faut un énorme travail, il faut des finances, il faut une gestion. Elle a donc cessé d’être un bien public pour être un service. Un service payant. Mais  le fleuve, lui, est un bien public. Tout le monde peut y accéder  dans certaines limites qui excluent le pompage pou l’irrigation.

Le patrimoine est donc une notion extrêmement extensible et on a tendance à la sur-utiliser. Il y a également le patrimoine industriel : Paris, dans son plan local d’urbanisme, a rajouté 5 000 immeubles qui font maintenant partie du patrimoine des Parisiens, et qui ne peuvent pas être détruits. Finalement, chaque société a son acception propre du patrimoine.

Article publié le 17/03/2008 Dernière mise à jour le 17/03/2008 11:27 TU


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