« Je vous propose aujourd’hui des réflexions à haute voix sur les échanges franco-algériens, avec une insistance sur le rapport très particulier à l’histoire, référence quasi central dans ce domaine.
Lorsque j’ai rédigé en 1990 La gangrène et l’oubli, le livre sur la mémoire de la guerre d’Algérie, j’ai été confronté au problème de l’occultation de cette guerre. Il y avait ce silence, d’absence de référence à cette histoire, cette séquence de guerre dans l’histoire contemporaine. J’étais loin de m’imaginer, dix huit ans plus tard, que le problème n’était plus celui du rapport à l’absence, au silence, et au fait que cette guerre n’était pas assumée. Mais au contraire à la surabondance de la mémoire. Et même à une sorte d’inflation mémorielle autour de l’Algérie, de la guerre, des rapports franco/algériens, ce colloque en témoigne. Nous sommes passés d’un silence apparent à une surabondance mémorielle, voire même à une séparation, à une guerre des mémoires. Entre la France et l’Algérie, bien sûr depuis quelques années, mais aussi à l’intérieur des sociétés françaises et algériennes. Ce problème du rapport à la mémoire est devenu un objet brûlant.
Nous ne sommes donc plus du tout dans la phase de l’occultation, du déni de réalité, mais au contraire dans une sorte d’instrumentalisation politique perpétuelle des histoires de mémoire.
Depuis une vingtaine d’années la question de la mémoire est devenue une sorte d’outil politique et diplomatique à l’échelle internationale, dans le mode de gestion des relations politiques. L’histoire n’est pas simplement une discipline réservée à l’examen critique, lucide du passé. Je prends un exemple, celui Japon avec le sanctuaire du Yazukuni qui est l’objet d’un conflit de mémoire entre la Chine, la Corée et le Japon. Ce sanctuaire a été transformé par les Japonais, servant à entretenir la mémoire des généraux japonais qui avaient colonisé, la Chine, qui avaient perpétré le massacre de Nantera en 1937. Cette référence au Japon permet de désenclaver le propos de notre colloque. Il est évident que le rapport au passé dans le rapport Japon/Corée/Chine pèse de manière lourde.
Lorsque nous parlons de mondialisation, il faut aussi envisager la mondialisation mémorielle. Ainsi, certains états vont se tourner vers d’autres zones d’influence en utilisant le rapport à la mémoire comme un instrument, un mode d’activité politico diplomatique, voire économique, et ainsi ne plus rester dans un face à face obsessionnel avec les anciennes puissances coloniales. Dans la mondialisation les têtes à têtes, les face à face, les vieilles histoires évoluent. L’Algérie qui est aujourd’hui une puissance émergente peut élargir son champ d’activité du point de vue économique vers d’autres puissances, d’autres apports, pas simplement à l’Europe, mais aussi vis-à -vis de l’Asie, y compris la Chine.
La guerre d’Algérie a été une séquence fondatrice des deux côtés.
Du côté algérien bien sûr parce qu’elle sert à légitimer l’existence de la nation. C’est une question tout à fait centrale. Le rapport à la guerre reste fondateur pare que c’est la construction, l’émergence des élites qui est posée à travers les oppositions, dès 1962, entre l’armée des frontières, les maquis de l’intérieur, la fédération de France du FLN. Un rapport très particulier à une culture politique issue de la guerre est assumé de manière ouverte en Algérie, dite de manière explicite
Du côté français, la guerre n’est pas marginale et d’annexe, contrairement à ce qu’on pourrait croire. La guerre d’Algérie a engendré la naissance de la Vème République en 1958. Nous vivons toujours dans les institutions de la Vème République en France qui sont le produit de cette séquence particulière. C’est fondamental dans la culture politique française contemporaine.
Second aspect, du point de vue de français : l’Algérie, c’était la France, comme chacun le sait, et la question de l’Empire est constitutive du nationalisme français. Ce n’est donc pas un aspect marginal. La perte de l’Algérie française a été considérée, vécue comme une sorte d’amputation du territoire national en France. La fin de guerre est vécue sur le mode d’une grande blessure nationale, avec aussi le putsch d’avril 1961 qui a provoqué une grave cassure dans l’armée. Le rapport à la guerre d’Algérie n’est pas une chose réservée aux seuls Algériens. Est-ce qu’on peut dire que c’est marginal lorsque vous avez un million de pieds-noirs qui quittent l’Algérie, un million 500 milles soldats français qui combattent en Algérie, quand des Harkis, c'est-à -dire les troupes supplétives musulmanes de l’armée française forte d’environ 100 milles hommes qui étaient des paysans, se sont engagés du côté français, ouvertement, qui ont été abandonnés pour une grande partie d’entre eux, puis ensuite massacrés, victimes de représailles ?
Il existe une population en France avec les pieds-noirs, les harkis, les soldats, les immigrés algériens en France qui ont combattu, connus cette guerre sur le territoire français. Au bas mot quatre à cinq millions de personnes sont concernées directement par la guerre d’Algérie. C’est une population française, dont les enfants sont français qu’ils soient immigrés ou fils de soldat, fils de pieds-noirs ou fils de harki. Nous avons un rapport traumatique particulier, fiévreux, compliqué, difficile avec cette histoire algérienne, avec cette terre d’Algérie, avec cette histoire.
Ce ne sont pas simplement des traumatismes psychiques abstraits, mais un rapport physique à la mémoire. Cela veut dire aussi que des batailles sont possibles entre tous ces groupes porteurs de mémoire qui ont des conceptions et des rapports différents à l’Algérie, et à cette histoire. Bien entendu la masse des pieds-noirs ne peut pas avoir le même rapport à cette affaire de guerre que la masse des immigrés algériens, il ne sert à rien de nier cette différence, ce rapport à la mémoire.
Ce rapport à la mémoire fabrique des clientèles sociales de la mémoire en France, pas simplement en Algérie, où, il y a une clientèle sociale de la mémoire à travers l’organisation nationale des Moudjadins qui sont rattachés socialement à cette mémoire, avec les enfants de Chahid (« martyrs »).
En France, 1 million 500 milles soldats qui sont passés par l’Algérie ont longtemps réclamé la carte d’ancien combattant, surtout à l’approche de leur retraite. Les pieds-noirs avaient combattu il y a quelques années à travers le Recours, les associations de rapatriés, etc., pour l’indemnisation des rapatriés. Une mémoire s’articule, s’adosse à une question sociale qui n’est pas simplement une question idéologique abstraite de la terre perdue, du soleil disparut et de la fraternité évanouie. Le rapport social à la mémoire fabrique des clientèles « accrochées » à des revendications sociales, qui elles mêmes s’articulent à des traumatismes personnels, identitaires, mémoriels, la perte d’un ami, d’un frère, la disparition, l’exil.
En France n’existe pas de consensus politique après 1962 sur la question de la décolonisation, contrairement à ce qu’on pourrait croire. Les Français ont massivement voté en 1961-62 sur la question de la politique algérienne du général De Gaulle. Mais était ce pour accéder aux revendications des colonisés voulant l’indépendance, l’anticolonialisme ? Ou tout simplement pour que le contingent revienne, c'est-à -dire la paix ? Avaient-ils perçu que le rapport au sud devait profondément se modifier dans une acceptation et une reconnaissance de la souffrance de l’autre ? Je ne crois pas. Cette volonté là était plutôt celle d’un soulagement, de se débarrasser d’un fardeau, de regarder vers l’Europe. Le consensus politique n’est pas très fort en France sur cette question-là . Trois ans après l’indépendance, en 1965, Tixier Vignancourt réalise un million de voix aux élections présidentielles, sur une thématique « Algérie française ». Le consensus politique sur l’acceptation de l’indépendance de l’Algérie, n’est pas évident. Les lois d’amnistie de 1962-64-74 et 82, ne permettent pas d’assumer dans l’histoire politique publique la reconnaissance de ce qui a été l’histoire coloniale et le système colonial donc des exactions commises. Le système juridique interdit la judiciarisacion de l’histoire de la guerre d’Algérie, en France.
Du côté algérien, j’ai parlé de cohésion et de consensus national grâce à la guerre. Mais, à l’inverse de la France, il n’y a pas eu d’amnistie par rapport à ce qui s’est passé. La première fois que l’Algérie parle d’amnistie, c’est après 1999, c'est-à -dire au sortir de la « décennie sanglante », la guerre civile. Mais jusqu’alors, la question de l’amnistie en Algérie, c'est-à -dire le fait qu’on essaye de construire un consensus national autour de la guerre d’indépendance, n’existe pas. De sorte que tous les groupes rivaux continuent l’exercice ou la course de pouvoir. Tout cela va éclater au grand jour dans les années 1990 alors que le système du parti unique entre en crise en octobre 1988.
Ce qui fait qu’en, France, comme en Algérie, il n’y a pas de consensus politique sur la question du passage à l’indépendance de 62.
La guerre des mémoires ne demandait qu’à éclater. La scène était déjà remplie d’acteurs très fiévreux sur ces questions là et qui ne demandaient dans le fond qu’à rentrer en guerre.
Et on est rentré en guerre en 2005 avec l’histoire de la loi sur « la colonisation positive », malgré les efforts fait par M. Hubert Colin de Verdières en mai 2005 à propos de la reconnaissance des massacres de Sétif de mai 1945. Tous les acteurs étaient prêts à en découdre d’une rive à l’autre de la Méditerranée et à l’intérieur de chacune des sociétés. Et nous avons assisté, comme vous le savez, en Algérie et en France, au développement de la surenchère politique par un discours que je qualifie de « l’anti repentance » qui se développe. Nous sommes rentrés dans cette guerre des mémoires depuis maintenant plusieurs années, rendant le niveau de rapport diplomatique et politique très complexe.
Comment en sortir ? L’histoire reste un vecteur décisif instrumentalisé de part et d’autre. En Algérie bien sûr, du point de vue des intérêts des luttes internes de pouvoirs très complexe, opaques, difficiles. Mais en France aussi, l’histoire est devenue un terrain de jeu, toutes les récentes déclarations, les propositions nouvelles le démontrent, de Guy Mocquet à la Shoah en passant par la Résistance. On est rentré dans cette façon d’intimer aux historiens la façon de réfléchir, de mettre en place des récits historiques, ce qu’ils refusent bien sûr. Il faut peut être en sortir par la proposition de constitution d’une commission mixte d’historiens, franco/algériens à qui on confirait le soin d’abord de faire un inventaire, une sorte d’état des lieux des divergences et oppositions et des problèmes qui touchent à la question coloniale, à la guerre. C’est une première étape. C'est-à -dire la question des archives bien sûr, mais aussi les grands problèmes de contentieux qui sont, grosso-modo, invoqués par les Algériens, et certains cercles en France. Par exemple les expériences atomiques au Sahara, le problème de l’utilisation du napalm, le problème des disparus de la bataille d’Alger, celui des exactions commises pendant la guerre d’indépendance algérienne, les disparus européens de cette guerre. Toutes ces questions restent des problèmes de non reconnaissance d’exaction de cette séquence. Une commission mixte d’historiens français et algériens peut commencer à en faire l’inventaire
Et plutôt que d’essayer d’avoir des déclarations générales abstraites de reconnaissance, il faut peut être multiplier les gestes, les sites de mémoires ; que la France au moins communique la liste des 3024 algériens disparus an 57 par exemple (chiffre donné par Paul Teitgen en septembre 1957). Au minimum, qu’on fasse l’état des lieux.
Il faut davantage de petits gestes. Cela a commencé récemment puisqu’en quelques mois, il y a eu une multitude de petits gestes, peut-être encore considérés ou jugés comme insuffisants, mais qui existent : restitution des cartes de mines aux frontières,ou restitution des archives de l’INA. Ce sont des gestes qui peuvent apparaître comme des leviers permettant d’aller plus loin dans la reconnaissance, ou la connaissance, de cette histoire. Ce qui ne doit pas empêcher aussi de faire l’inventaire de ce qui a été de l’ordre du partage au niveau de la culture, de la langue, de la civilisation, de l’univers du contact qui a pu exister entre les Algériens et les Français, porté en particulier par un certain nombre de grands écrivains comme Camus.
Je terminerai sur cet aspect. Ces petits gestes existent sur le plan militaire, politique, institutionnel mais ils s’opèrent aussi sur le plan culturel.
Il s’en est produit deux en Algérie, malheureusement passés un peu inaperçus en France. Un grand colloque autour de la figure d’Albert Camus, à Alger. Et puis il ya eu dernièrement à Oran, un autre colloque très important en l’honneur, en hommage aux travaux de Mohamed Arbi qui est depuis longtemps un historien dissident et qui le reste pas ses critiques vis-à -vis de l’histoire.
Je suis donc plus pour une politique de petits pas, de reconnaissance, de connaissance, de colloques en France et en Algérie. Et de confrontation aussi, entre historiens, parce que l’histoire ne peut pas être consensuelle, elle est l’objet de points de vue contradictoires pluriels et pas simplement unanimes. En essayant de multiplier des actes, on pourra essayer de dépasser les guerres de mémoires entre les deux nations. »
Je vous remercie.
Questions :
Q : Vous proposez une action des petits pas, mais comment justifiez vous que la France impose aux autres, comme par exemple la reconnaissance totale du génocide arménien par la Turquie, ce qu’elle refuse de faire elle-même ?
B. Stora : La « reconnaissance globale » ne passe pas à l’heure actuelle. Il faut reconnaître l’ampleur de la tragédie algérienne (des centaines de milliers de morts). Il faut passer dans ces petits pas, par l’acceptation de ce qu’a vraiment été la guerre d’Algérie. En France on autorise la construction d’un monument érigé en l’honneur de 2 milles morts, mais pour 500 mille on ne franchit pas le pas. Et bien il faut commencer par faire cela. La reconnaissance des morts, de la guerre, des sacrifices, de cette période est un premier pas primordial à faire.
Les petits pas, c’est mettre en avant des choses concrètes et c’est ce qui manque aujourd’hui. On reconnaît des notions abstraites (reconnaissance du génocide entre autre), mais dès qu’il s’agit de quantifier, de qualifier concrètement ces notions, il n’y a plus rien.
Donc la politique des petits pas, c’est une image. Ils peuvent être plus ou moins grands. Il faut que des démarches concrètes amènent à une reconnaissance politique pour le rapport à la mémoire. Il faut que les historiens, les sociologues puissent avoir accès aux archives, il faut sortir du discours idéologique et aller au réel, on passe alors de la mémoire traumatique à l’histoire, on peut donc laisser le passé prendre sa place au présent. Et là , on pourra avancer. Alors derrière la politique des petits pas, il y a une analyse, une réflexion, une démarche intellectuelle non négligeable et essentielle à la reconnaissance. Il faut laisser les historiens faire leur travail, les laisser passer d’une rive à l’autre librement et avoir un accès aux archives pour faire que ce qui est encore du ressort du présent puisse enfin devenir le passé, l’histoire.
Q : Ne serait-il pas envisageable que chaque parti, algériens et français (anciens d’Algérie) s’allient dans un devoir de mémoire ayant pour objectif l’acceptation du passé et l’avancée vers l’avenir ?
B. Stora : Cette question soulève le problème du rapport de la mémoire française à l’actualité algérienne. Soit on reste dans le ressassement : l’histoire s’arrête en 62, l’Algérie française était formidable et tout a été saccagé. C’est une mémoire tournée vers le passé qui risque de mourir. Soit, il faut l’incarner dans la réalité de l’Algérie indépendante d’aujourd’hui. L’Algérie d’aujourd’hui doit admettre qu’il y a eu une part européenne dans son histoire, des européens de tout horizon, toute confession. Mais pour que l’Algérie puisse reconnaître cela, il faut que les pieds-noirs admettent le passage à l’indépendance de l’Algérie, acceptent ce nouveau pays comme indépendant. Maintenant, en 2008, il serait temps d’y retourner, de vivre dans le présent algérien et d’admettre cette indépendance. La question de la décolonisation était inévitable. Et pour que la mémoire perdure, il ne faut pas vivre dans le ressassement. La mémoire ne vit que si elle est active dans le présent. Il faut se lier à l’histoire, aux algériens, dans les bons et les mauvais moments. Ils ont une mémoire longue. Si les européens d’Algérie veulent que leur mémoire fasse partie intégrante de l’Algérie, alors il faut partager avec eux leurs espoirs, leurs souffrances, leurs illusions, désillusions, leurs quotidiens, reconnaître ce qu’a été l’histoire coloniale. Cela passe par faire le fait de faire le deuil de l’Algérie française.
Cela est possible. Il y a une mémoire commune franco-algérienne. Elle doit se retrouver par l’acceptation de celle de chacun.Article publié le 20/05/2008 Dernière mise à jour le 20/05/2008 08:55 TU